1955-1968

L’usine,

L’étincelle,

La révolution algérienne

Les années PSU

Table des Chapitres

 

 

 

Citroën. 2

Ambiance flicarde. 3

Voix Ouvrière. 4

Rue Saint Joseph. 7

Contrôleur chez Solex à Levallois. 9

Ernault-Somua. 10

Le PSU.. 12

Début de l ’agonie de la Tendance Socialiste Révolutionnaire. 14

La Perruque. 15

Adieu Ernault-Somua. 16

L’enseignement technique. 17

A la tête du Client 18

Petits voyages en Allemagne. 19

Petite Leçon de Techno. 20

Les Risques du Métier. 21

Ni Résistant, ni Réfractaire. 22

Six heures chez les Flics. 22

Mai-Juin 1968. 23

Retour chez Ernault 23


Citroën

 

Me voici à Paris. Je me rends dans un service de reclassement des militaires. Un aimable colonel me dit que pour le moment il n’y a de l’embauche que chez Citroën, « Et c’est pas bril­lant ! ». Quand un militaire vous dit cela, c’est inquiétant. Tant pis. Je remplis un petit curriculum vitæ et je suis convoqué au bureau d’un ancien militaire qui me reçoit, souriant, et me signale qu’il y a une petite tare dans mon papier. J’ai fait un stage FPA à Ivry. Or, Ivry a une municipalité communiste. Je réplique que j’ai fait une demande à Brest et que je me suis rendu à l’endroit qu’on m’indiquait. J’ajoute, croyant le séduire, que, d’ailleurs, je reviens du Viêt-Nam. Il sourit encore et me dit « ça n’est pas toujours une garantie ». Pas idiot cet homme. Je me demande, tout de même, si le fait de savoir lire et écrire ne constituait pas, aussi, une tare. Enfin, tout va bien, mais après un tel interrogatoire, j’aurais pu penser que j’allais diriger le travail de milliers d’hommes. Pas du tout. Je serai un humble O.S.  Et pas O.S. tour­neur, il y en assez, mais O.S. au contrôle. Pour cela il faut suivre, pendant un mois, un stage où l’on apprend à utiliser tampons, fourches, comparateurs, etc. J’apprends aussi qu’il existe un stage pour former des chefs d’équipe en un mois (sans Ivry, j’avais peut-être une chance !) En quatre semaines, Citroën forme un chef d’équipe. L’essentiel est que le gars provienne de l’extérieur et ne connaisse pas les gars qu’il devra commander.

 

A l’école de contrôle, il y a garçons et filles. Le vieux moniteur, galant, avance un tabouret pour les filles et ne retire doucement sa main que quand la fille est assise dessus. Jamais de protestations, à ma connaissance. Chacune devine instincti­vement que si elle râlait, elle entendrait : « qu’est-ce qu’elle s’imagine, cette perverse ? » et perdrait toute chance d’em­ploi.

Me voici affecté à Gutenberg où l’on monte les moteurs. Le travail commence à 7h30, mais il faut franchir la porte avant 7h25. Si, à cette heure, vous êtes à 20 mètres de l’entrée, le gardien, un ancien flic, vous la ferme au nez et vous  perdez un quart d’heure de salaire. Vous avez cinq minu­tes pour pointer, mettre votre bleu et vous trouver à votre poste de travail.

 

Je suis contrôleur à la tranche des arbres à cames. Qu’est ce qu’une tranche ? C’est une rangée de machines diverses. Les pièces arrivent de la fonderie et sont usinées progressivement. Des chariots de 20 pièces les amènent au contrôle. A quoi sert un arbre à cames ? J’en aurai une idée par mes propres moyens. Personne ne s’inquiète de nous expliquer l’utilité de notre travail.

Quand une machine est en panne, une équipe spécialisée accourt. D’autres gars changent les meules. Un groupe change régulièrement les outils de contrôle. Le rôle essentiel du chef d’équi­ne consiste à dire : « Ne bavardez pas » ; « Ne quittez pas votre place ». Avant guerre, le chef d’équipe était un ouvrier plus calé que les autres.  Il était en bleu. Il aidait. Mais il débraya avec les copains en Juin 1936.

A présent il est en blouse blanche et ne doit pas avoir les mains sales. Il peut être un bon gars, mais son rôle est es­sentiellement policier. Si ça bouge quelque part, il doit fai­re bloc avec les autres chefs, et s’il réagit mollement il ne fera pas de vieux os dans la boîte.

 

Certains arbres à cames ont une extrémité alésée pour recevoir une bague spéciale. Afin d’obtenir un emmanchement serré, cette bague est trempée dans l’azote liquide qui réduit son diamètre. Naturellement cet azote s’évapore et le bac qui le contient doit toujours être ouvert. Dès 7h30, l’azote est là. Si j’en parle, c’est que, bien plus tard, je dus me rendre dans un hôpital afin de faire enlever une verrue sur un doigt. L’opération se faisait précisément à l’azote. Avec un tas de clients, il me fallut attendre une heure, car le récipient d’azote n’arrivait qu’à 9 heures du matin. Les arbres à cames étaient mieux traités que les patients.

Juste avant le contrôle final, les pièces, qui avaient trois diamètres différents, devaient être rectifiées.

Peu de temps avant, deux ouvriers étaient chargés de cette opé­ration. Sur 300 arbres par jour, une dizaine était « tuée ». On disait « rebut usinage », ou « la cote a été bouffée ». Ce travail n’était pas payé aux ouvriers.

Puis Citroën reçut des U.S.A. une énorme rectifieuse avec trois meules de diamètres différents et taillées régulièrement. Un seul ouvrier rectifiait 300 arbres et n’en tuait que deux ou trois.

Cet ouvrier avait dépassé les soixante ans. Je le voyais posi­tionner chaque arbre entre pointes, l’approcher des meules, puis après les premières gerbes d’étincelles, placer un comparateur au micron sur chaque portée. Il oscillait la tête de droite à gauche pour vérifier si les trois aiguilles de comparateur arrivaient en même temps dans la zone de tolérance. La tête de droite à gauche, trois cent fois par jour. Il y avait de quoi devenir un peu cinglé. C’était le cas. Parfois il sor­tait son sexe de son pantalon, dissimulé sous un grand tablier. Voyant une contrôleuse dans l’allée centrale, il relevait son tablier pendant une demie seconde et continuait prestement son travail tandis que la fille se demandait si elle avait bien vu. Le vieux se flattait de n’aller dans les manifestations que pour avoir l’occasion de peloter une femme en vitesse. Il n’était pas dénué d’esprit. Il me raconta que, déporté du travail en Allemagne, il avait vu des soldats russes charger à grands coups de crosses des civils allemands dans des camions. Quand il en avait parlé, lors de son retour chez Citroën, le res­ponsable de la cellule PCF lui avait conseillé de se taire car il n’aimait pas les calomniateurs de l’URSS.

Après la mort de Staline et l’exécution de son ministre de l’in­térieur chargé de nombreux crimes, le vieux rectifieur s’empres­sa d’aller trouver le responsable PCF pour lui dire « Tu vois, j’avais raison quand je parlais d’actes de sauvagerie commis par des Russes. Ce devait être des types de la bande de Béria. » Le responsable fit demi-tour.

Ce pauvre homme se teignait les cheveux et changeait de visage quand on lui disait après un congé : « Tu as pris un cour de vieux ». Il disait parfois qu’il se pendrait. On m’a assuré que c’est ce qu’il fit. Sa retraite n’a pas coûté cher à Citroën.

 

Ambiance flicarde

 

Très vite je m’inquiétais de l’ambiance flicarde qui régnait dans la boîte. Quand, à cinquante mètres de l’usine, des gars distribuaient des tracts syndicaux ou politiques, il fallait bien vite le mettre dans sa poche. Si, à la porte, quelqu’un gardait un tract à la main, un gardien arrachait le papier. J’ai vu cela plusieurs fois sans qu’il y ait une protestation.

Il était difficile de comprendre que des milliers d’ouvriers acceptent cette atmosphère de caserne, à moins de supposer qu’il y ait eu, auparavant, quelque chose de brisé dans leur moral. C’est bien ce qui s’était produit.

A l’époque du « Produire d’abord », « Retroussons les manches », quand il y avait des ministres communistes au gouvernement et que les salaires étaient bloqués, le mécontentement avait grandi dans l’usine : Une colonne d’ouvriers monta à la direction pour demander une augmentation de salaire, et ce fu­rent les délégués CGT qui firent barrage devant les ouvriers furieux ! Diabolique, la direction Citroën lâcha une petite augmentation, faisant ainsi perdre doublement la face à l’organisation syndicale.

Quand les ministres PCF furent chassés du gouvernement, la CGT organisa une grève chez Citroën. L’enthousiasme ne fut pas débordant et ce fut un échec final.

Depuis, la flicaille régnait dans l’usine, moins par sa propre force que grâce au désarroi ouvrier.

Un jour de 1955 ou 56, le PCF avait retrouvé quelques députés supplémentaires lors d’élections. J’entendis à la cantine quelqu’un commenter : « On va peut-être entendre encore « re­troussons nos manches ! ».

 

Plus tard, j’ai discuté avec un vieil ouvrier qui disait que l’intervention russe avait été nécessaire en Hongrie parce que le fascisme menaçait de revenir. Je l’accusais d’être un « béni oui-oui » devant toutes les déclarations du PCF. Il s’en défendit énergiquement et me montra la copie d’une lettre qu’il avait adressée en 1945 à Thorez pour protester contre le blocage des salaires et la politique du « produire d’abord » qui ne servaient qu’à remettre sur pieds la bourgeoisie. Cette copie de lettre, il la gardait précieusement dans son portefeuille depuis bien des années.

 

Quand je voulus me syndiquer, on m’indiqua, discrètement, le délégué qui était rectifieur et observait un silence assez prudent, tant il avait la conviction qu’il aurait pu se faire vi­rer sans que l’usine bouge.

Je me doutais qu’il était au PC et je décidais de prendre les devants pour éviter d’éventuelles insultes futures. Je lui dis donc que je revenais d’Indochine. Il répondit : « Tu sais que nous avons une association d’anciens d’Indo. » Me voila rassuré.

Ce délégué se révéla un bon camarade sympathique. J’ai d’ailleurs vite remarqué que si un lecteur de l’Humanité est souvent exaspérant, on le trouve assez sympa quand on a discuté préalablement avec un lecteur du « Parisien libéré ».

 

Le délégué me dit un jour : « Je viens de bouffer une cote sur 6 arbres. Ils vont profiter de l’affaire pour essayer de me virer ».

Je savais que les pièces rebutées passent dans un service. Parfois la cote « bouffée » est acceptable s’il s’agit d’un centième. Elle est imputée à l’ouvrier mais elle va tout de même dans le moteur. Je savais aussi qu’il existe les « rebuts matières ». Par exemple, une paille qu’on détecte au métaloscope, ou un gros éclat sur le pignon du à un traitement thermique.

Quand une pièce est signalée comme « rebut matière » les techni­ciens ne se fatiguent pas à vérifier si les cotes sont bon­nes.

Je demandais donc au copain de faire un petit signe sur les pièces mortes. Quand elles arrivèrent au contrôle, je donnais, le plus discrètement possible, un coup de marteau sur les pignons. Ces pièces devenaient ainsi des « rebuts matiè­res » et il n’y eut aucun problème.

Le copain me remercia chaleureusement, ce qui me permit de lui raconter une vieille histoire.

 

En 1945-46, un militant trotskyste du nom de Lapouméroulie était contrôleur dans une usine de la région parisienne. Pour rendre service à un ouvrier il accepta des pièces dont il savait qu’elles étaient tout à fait utilisables, mais qui, formellement, n’étaient pas « aux cotes ».

Ce qui était bien plus grave qu’une question de centième, c’est que le gars était trotskyste. Il fut dénoncé, arrêté par la police de l’air du ministre PCF, Charles Tillon, et emprisonné. Je me souviens avoir, avec les camarades, écrit sur les murs : « Libérez Lapou ».

Mon brave délégué PCF ne put faire autrement que de dire : « C’était dégueulasse ». Et ces mots ensoleillèrent ma journée.

 

Voix Ouvrière

 

Les seuls trotskystes qui faisaient un travail effectif en usine étaient ceux de « Voix Ouvrière » qui devint plus tard « Lutte ouvrière ». Sachant qu’ils avaient une poignée de mili­tant chez Citroën, je pris contact avec eux. Je n’étais pas d’accord avec leurs analyses de l’URSS, ni leur forme d’organisation, mais enfin, eux avaient le souci réel de s’implanter en usine et avaient des militants très courageux.

J’ai donc collaboré à la feuille mensuelle sur Citroën. La direction V.O. rédigeait l’éditorial commun à toutes les feuilles d’usine, et nous faisions la deuxième page avec les échos de la boîte. Bien entendu l’essentiel des feuilles était distribué par des étudiants de l’organisation.

Certains lecteurs peuvent être surpris par ce souci de clan­destinité dans le pays des droits de l’homme. L’histoire suivante pourra leur donner une certaine vision des choses.

 

Un vendredi soir, un camarade travaillant au secteur photographie de l’usine Citroën passa à la permanence de V.O. Il apprit qu’une distribution de tracts devait être faite le lendemain, mais qu’un étudiant ne serait pas disponible. Sachant que la distribution ne concernait pas une usine Ci­troën, il se dit « pas de problème » et participa le lendemain à l’aube, à l’action des copains.

Arrestation par la police pour vérification d’identité. A première vue, pas de problème non plus. Sauf que dans la se­maine qui suit, Citroën le licencie...pour raison de compres­sion de personnel bien sûr. Ce sont de petites choses qu’un intellectuel peut faire l’ef­fort de connaître avec sa tête. Avec beaucoup moins d’efforts, un ouvrier le sait avec sa peau.

 

Le travail monotone continuait en usine, avec parfois un inci­dent instructif. Sur la chaîne, entre un certain nombre de moteurs neufs, il y avait des moteurs « rénovés », c’est à dire qu’ils étaient montés avec des pièces ayant déjà servi, mais toujours en bon état. Ces pièces rénovées étaient expédiées par des garagistes. Elles étaient contrôlées et acceptées avec des tolérances dites de « rénovation ». Quand une partie de ces pièces manquaient, un moteur rénové recevait du matériel neuf. Un jour, un ouvrier du montage me rendit discrètement un arbre à cames, plus que mort, et que j’avais laissé passer. Le cas était si curieux que, sans indiquer le défaut, je signalais au chef d’équipe le refus des gens de la chaîne d’accep­ter cette pièce. Il la contrôla et se prépara à aller protester. Je lui montrais alors le défaut. Il fut si surpris, qu’à son tour, il piégea le chef adjoint du contrôle qui trouva la pièce bonne. Or, voici quel était le grave défaut. Il existe, sur l’arbre, un pignon entre deux cames. Ce pignon de­vait être brisé. Le garagiste avait soigneusement meulé les débris du pignon de telle sorte qu’on pouvait oublier qu’il existait quelque chose entre les deux cames. Mais, comment l’ouvrier du montage s’en était-il aperçu ?

Pas avec les yeux, mais avec la main. En effet, pour introduire l’arbre dans le moteur, il le tenait par l’emplacement où de­vait se trouver le pignon. Sa main l’avertit que cet arbre était insolite. Le garagiste « astucieux » avait bien compris qu’un pignon cassé est plus visible qu’une absence pure et simple.

Ainsi, à l’armée, si un général doit inspecter une unité, il reculera en voyant des soldats débraillés, mais sera très satisfait si on ne lui présente que la moitié d’une compagnie.

 

Ce chef adjoint du contrôle, à Gutenberg, était un homme jeune et sympathique qui échangeait volontiers quelques mots avec les contrôleurs. Ayant appris que j avais, naguère, fabriqué des kayaks, et désirant en construire un, il me demanda quelques tuyaux. Ce petit détail devait avoir une grande importance.

Citroën faisait fabriquer un certain nombre de pièces dans des boîtes qui avaient eu, jadis, leur heure de gloire (Delaunay-Belléville, Rosengart, Farman, etc.) Ces usines recevaient les machines et les gammes de fabrication Citroën.

 

N’ayant jamais été fort en économie politique, je n’ai jamais compris comment le directeur Farman pouvait faire du bénéfice tout en payant à l’ouvrier qui fabriquait des pièces pour Citroën, un meilleur salaire que celui du travailleur de Citroën qui usinait les mêmes pièces.

 

La direction décida un jour qu’il serait bon de détacher des « contrôleurs maison » afin de faire quelques vérifications chez Farman et compagnie. C’est ainsi que le chef adjoint du contrôle de Gutenberg vint me demander si j’aimerais faire du contrôle extérieur. Bien entendu, j’aspirais à quitter ces maudits arbres à cames et cet atelier. Il existait pourtant 500 contrôleurs qui avaient plus d’ancienneté que moi dans la boîte. Quelle était donc ma qualité supérieure ? J’avais fait des kayaks !

 

C’est ainsi que pendant un an, j’ai mené une existence assez tranquille et bien considérée dans diverses usines de banlieue. Le seul problème consistait à ne pas emmerder les contrôleurs locaux. Pour cela, leur indiquer discrètement les défauts qu’ils n’avaient pas vus et ne noter dans les rapports que les malfaçons qui étaient mentionnées sur les gammes par la formule : « Contrôle : 1 sur 10 ».

 

Pour chaque nouvelle usine, notre responsable, un vieux contremaître sympathique nous accompagnait la première fois dans une auto de service Citroën. Ensuite nous y allions en métro et devions lui téléphoner lors de notre arrivée. De temps en temps, nous lui remettions le petit rapport qui justifiait, à défaut d’autre chose, notre existence et la sienne. Je me souviens qu’au cours d’une traversée de Paris, le contremaître me dit :

- « Regardez dans le rétroviseur l’auto qui nous suit. »

- « Oui, je vois une 2 CV conduite par une jeune femme ».

- « C’est un flic de la maison qui s’assure que nous ne faisons aucune halte devant un café. »

Ce brave homme avait trente ans de maison. Trente ans dans une telle ambiance. Aujourd’hui il est sûrement assis à la droite de Dieu.

Chez Farman régnait un autre vieux contremaître qui avait été longtemps à la fabrication Citroën. Il avait du être hospi­talisé quelque temps car sa santé morale s’était dégradée et il s’était mis à jouer du clairon dans son bureau.

Quand il guérit, plus ou moins, la « maison » pleine de compassion, le garda mais l’envoya en exil chez Farman.

 

Un être diabolique qui connaissait l’histoire, acheta un clai­ron d’enfant et le glissa dans la sacoche du contremaître. Le lendemain il se lamenta sur la méchanceté humaine et nous raconta que sa femme cherchant son journal dans sa sacoche, avait découvert le clairon et lui avait dit sévèrement : « Alors, tu recommences. » Il eut toutes les peines du monde à s’expli­quer.

 

Une autre fois, un plaisantin entra dans son bureau tandis que le vieux patrouillait dans l’atelier. Le mauvais drôle colla des ronds de papier sur les verres des lunettes qui étaient sur la table. Peu avant la fin du travail, alors que le vieux rega­gnait son bureau, deux « manitous » de la « maison » arrivèrent avec une note urgente. Le brave contremaître prit ses lunettes et déclara : « Messieurs, je crois que j’ai un étourdissement ». Un des « manitous » le regarda alors et lui recommanda de laver ses lunettes.

Ce bon vieux n’avait pas de malice. Il était un honnête servi­teur de la « maison » et l’essentiel de ses conversations portait sur les automobiles.

 

Il n’en était pas de même d’un certain contremaître dont je n’ai jamais compris l’utilité. Il se baladait tout le temps, venait chez Farman discuter avec n’importe qui, de la pluie et du beau temps, de ce montage de perçage qu’on ne retrouvait plus : « Mais si ! Y avait une grande rousse avec un beau cul qui utilisait ce montage. » Il est permis d’oublier un montage, mais pas un beau cul !

Ce contremaître gardait dans une poche de veste quelques minuscules pièces qui ne déforment pas les habits. Quand il surve­nait dans le bureau et remarquait un visage inconnu, donc suspect d’appartenir au gang Citroën, il sortait d’un air très fu­rieux un morceau de régule de sa poche et clamait : « Je leur ai dit plusieurs fois : on a encore trouvé un peu de sable dans votre régule. Si vous ne prenez pas des mesures rapides, on s’adressera ailleurs ».

Comme son discours semblait n’intéresser personne, il ramassait sa pièce et parlait de la dernière traction avant et de ses performances à Chicago.

 

Au cours de notre activité, nous nous trouvions face à des con­trôleurs maison qui étaient P1 ou P2. Pour le prestige de Citroën, la petite équipe de contrôleurs extérieurs ne pouvait demeurer OS. Notre chef nous nomma P1. Naïvement, nous avons cru que, sans trop tarder, nous serions P2 avec le salaire ap­proprié. C’était mal connaître Citroën.

 

En 1945, le mouvement syndical, dans le souci d’éviter 36 000 catégories ouvrières, imposa les catégories : OS. P1. P2 .P3. Mais dans la mesure où le patronat conserve tout son pouvoir, ce ne sont pas les barrières en papier qui vont le gêner. Prenons le cas des contrôleurs de fabrication. Pour devenir P1, il faut connaître l’emploi du pied à coulisse, du palmer et d’une dizaine d’autres instruments. Il faut surtout que la direction de l’usine accepte de vous faire passer un essai.

En trois soirées de trois heures, dans un local approprié, je suis capable de donner aux milliers d’OS contrôleurs de Citroën, les connaissances suffisantes pour devenir P1.

Mais il va de soit que la direction s’empresserait de dépêcher la police contre ce repaire d’anarchistes. Pourquoi voulez vous que Citroën paie comme P1 des gens qu’el­le emploie très bien comme OS ? Mais voici qu’une petite poignée d’hommes est devenue P1 et aspire à passer P2. Citroën a tout prévu et créé les catégo­ries de P1 a, P1 b, etc.

C’est à dire qu’avec un peu de chance, on peut devenir P2 le jour de la retraite.

 

Rue Saint Joseph

 

En 1955 je gagnais à l’usine 36 000 francs (Rien à voir avec les nouveaux francs) et je venais de quitter un emploi de maréchal des logis qui, au Viêt-Nam, me rapportait 100 000 francs (Deux fois le salaire d’un instituteur en France). J’avais trouvé chez une veuve d’officier, une jolie chambre 16.000 francs par mois. C’est à dire qu’il ne me restait pas assez pour fréquenter les Folies Bergères. Il va de soit que, passant par l’appartement de madame pour rega­gner ma chambre, il n’était pas question d’introduire amis ou amies.

 

Je retrouvais Jeannette que j’avais connue, peu avant la Libération de Paris. Nous avions, à l’époque, discuté seulement de politique. Dix ans avaient passé. Chacun avait connu le mariage et diverses aventures. Nous étions prêts à vivre ensemble. Je quittais ma chambre pour loger avec Jeannette dans un minuscule garni rue Saint Joseph, à deux pas de la rue du Croissant où fut assas­siné Jean Jaurès.

Au début une toute petite pièce, chambre et cuisine. Jeannette avait un fils. J’en avais un aussi. Tous deux avaient 6 ans à trois mois prés. Quand mon ex femme, qui avait obtenu un poste d’institutrice en banlieue, dut passer un an dans un sanatorium, les deux garçons logèrent rue St Joseph. Nous avons obtenu une deuxième chambre minuscule. Il fallut démolir le lamentable lit qui occupait toute la place et je fabriquais un lit à étages.

Cette rue St Joseph était très pittoresque. Il devait y avoir des imprimeries en sous sol et on sentait les vibrations la nuit. « Garni » est un terme symbolique. Je dus refaire divers meubles qui avaient sûrement connu deux guerres mondiales. Heureusement, le loyer n’était pas élevé. Pourtant certains locatai­res avaient parfois du mal à le régler. La propriétaire avait peut-être tenu un bordel jadis car elle déclara à une fille, bien roulée au demeurant : « Avec un cul comme ça, on peut payer son loyer dans les délais ! »

 

La fille en question, fort sympa, avait travaillé longtemps pour un salaire minable dans une fabrique de thermomètres. Un jour, le patron jeta sur elle un regard intéressé et l’invita à prendre l’apéritif, moyennant 10 000 francs. Simplement l’apéritif, nous dit-elle. Ce fut un déclic pour cette brave fille. Elle comprit d’un coup tou­te la vanité de la morale officielle et décida de tenter sa chance dans le strip-tease.

 

Une grande population vivait dans cet hôtel. La concierge espagnole partait en vacances, à Deauville avec ses deux filles, laissant la garde à son mari. Elle emportait un incroyable bagage, mais elle pou­vait poster ses cartes postales de Deauville. Pendant ce temps, le mari, pauvre diable solitaire, tentait sa chance avec peu d’habileté. Un jour, en mon absence, il frappa à la porte et dit à Jeannette : « Ma femme est en vacances, alors j’ai pensé à vous ». Jeannette le renvoya avec une telle envie de rire qu’elle ne réussit même pas à se fâcher.

 

Deux étages au dessus de nous, un petit employé écrivait des ouvra­ges édifiants dans lesquels l’homme était toujours une victime de la perversité des femmes. Marié, une petite fille, il était pieux et ne ratait jamais la messe du dimanche. Pour cette raison, des dames patronnesses lui apportaient de l’aide.

Parfois il disputait sa tendre épouse et on entendait dans l’escalier « Salope, je t’ai tirée du ruisseau. » et autres propos gracieux. Si, en se rendant à l’église, il croisait une fille dans l’escalier, sans quitter son livre de messe, il lui passait la main aux fesses prestement. Etait-ce la faute de cet homme pieux si les fesses des femmes sont perverses ?

J’ai appris qu’il a fait depuis une assez belle carrière dans la poésie et la littérature. Preuve que la piété est tou­jours récompensée.

 

Il existait aussi une assez jolie femme qui vivait avec un gars du bâtiment et avait deux enfants. Quand Jeannette travaillait comme infirmière et que je faisais l’équipe, il arriva à cette femme de me rendre visite tandis que je bricolais. Assez vite, elle employa des propos un peu surprenants : « Bien que j’ai eu deux enfants, je suis restée très étroite ». Il m’arrivait en ce temps, de ne pas éprouver un gramme de désir quand je trouvais une fille exagérément stupide.

Elle me rendit visite un jour où j’entamais un sandwich : « J’ai préparé un bon repas. Si vous ne voulez pas de moi, acceptez au moins mon escalope ». J’ai craint de glisser sur une mauvaise pente et j’ai refusé l’es­calope.

 

Un jeune copain qui nous rendait souvent visite rue St Joseph, avait des goûts artistiques et c’est grâce à lui que nous avons vu les débuts de Pia Colombo et de Raymond Devos au cabaret de l’Ecluse.

Ce copain, Charles Rocheman, fut, au moment de la guerre d’Algérie, rappelé dans un régiment de la banlieue parisienne. Un comité anti guerre se forma dans ce régiment et il me fut demandé un projet de tract. A dire vrai, je ne reconnus pas la moitié de mon texte quand le tract fut remanié par les jeunes chrétiens qui formaient la majo­rité du comité. J’avais écrit « Nous ne sommes pas pour l’insoumis­sion individuelle ». « Individuelle » avait disparu ! Le tract fut distribué lors d’une manifestation devant l’église Saint Séverin.

Contrainte et forcée, l’unité militaire partit pour le Maroc et nous ne revîmes pas Charles avant longtemps.

 

Il avait fait pas mal de prison et pour un motif assez curieux. Cantonnés dans une école, les soldats avaient l’habitude de donner un peu de ravitaillement à des petits enfants affamés. Un soir, à la nuit tombante, Charles et deux autres gars distribuaient des biscuits à des gosses déguenillés. Un énergumène surgit et chassa les enfants à coups de pied. Charles et ses copains ceinturèrent l’abruti qui se révéla être le directeur français de l’école. « Brutalité à l’égard d’un fonctionnaire » fut le motif officiel, mais les opinions de Charles n’étaient pas passées inaperçues. Il eut droit à 90 jours de prison.

 

Et cette guerre dura. On se souvient que Mollet obtint les pleins pouvoirs grâce au PCF et se pressa d’envoyer le contingent en Algérie. A la suite de quoi nombre de militants quittèrent la SFIO et le PCF. Ceux qui aidèrent les indépendantistes algériens étalent en majo­rité des chrétiens ou des exclus du PCF. Le PSU était en germe. L’organisation de Lambert continua à soutenir le MNA de Messali Hadj qui livrait un combat acharné au FLN. Pour sa part, la direction du PCF contribua à briser le mouvement des rappelés avec ses propos classiques contre « l’aventurisme » et le « gauchisme ». Exactement les mêmes termes que le parti stalinien cubain allait employer au début de l’action de Fidel Castro.

 

En ordre dispersé hélas, les trotskystes luttèrent pour la révolu­tion algérienne. Fabrique de faux papiers en Hollande. Fabrique d’armes au Maroc. Le camarade Pablo paya de la prison son grand courage à cette époque. Plus tard le camarade Albert Roux et d’autres eurent droit à une explosion de plastic de l’OAS contre leur domicile. J’eus, dans cette période, une modeste activité, en participant aux feuilles de Voix Ouvrière chez Citroën.

Contrôleur chez Solex à Levallois

 

Le contrôle extérieur dura un an et, brusquement, on m’envoya faire un stage de dépannage sur les appareils Solex. A la suite de quoi, je me retrouvais à la métrologie de l’usine de Le­vallois.

Le travail était en équipe. Quinze jours de 6h30 à 14h30 ; quinze jours de 14h30 à 22 h 30. Et le samedi : idem. La quinzaine où l’on regagne le logement vers minuit en sachant que le lundi, il faudra se lever vers 5 h, procure un sombre diman­che.

J’ai connu un ouvrier qui avait obtenu de ne faire que l’équipe du matin. L’après midi, il allait poncer des parquets un peu partout. Profite-t-il de sa retraite ?

 

Nous avions déménagé et trouvé un logis à peine plus grand à Au­bervilliers. La tôlière de la rue St Joseph prétendit que nous avions embarqué des meubles. Jeannette se rendit au tribunal. Le juge demanda : « Comment avez vous déménagé ? » « En métro ! » Et c’était la stricte vérité. Le juge débouta la propriétaire et lui déconseilla de faire appel. Jeannette qui avait gardé un air angélique au tribunal ne put résister à la tentation de re­joindre la plaignante à la sortie et lui glissa à l’oreille : « Vieille salope ! » C’était la moindre des choses.

 

Mon fils Michel avait retrouvé sa mère. Je le revoyais le dimanche. Jeannette ayant un garçon, moi aussi, nous avons décidé de fabriquer une fille. Ainsi naquit Marie-Eve.

Toute petite, elle collectionna les otites. Sans doute le climat d’Aubervilliers et le métro à 6h du matin pour gagner la crèche de l’hôpital Lariboisière où Jeannette travaillait. Bref, il fallut demander à des copains bretons, les Lebris, de garder l’enfant jusqu’à ce que nos conditions de vie s’améliorent. Marie-Eve vécut une année pleine de santé, sur la rade de Brest, grâce à ces camarades.

 

A l’usine de Levallois, il y avait presque autant d’appareils Solex que d’ouvriers. Nous étions deux gars pour contrôler et réparer 400 appareils et autant de bagues et d’étalons. Théoriquement, quand un étalon a perdu plus de 5 microns, il doit être changé. La rechange n’est pas toujours immédiatement en ma­gasin.

Le rectifieur place son étalon entre pointes. Il installe sa four­che sur l’étalon, puis met la machine en marche pour que la four­che se positionne correctement. Il règle alors sa bouteille. Cela peut prendre 10 secondes ou une minute et entraîner vite une très légère usure de l’étalon. Il suffit, alors, de procéder à un contrôle et de dire à l’ouvrier « Tiens compte du fait, que, par rapport au chiffre inscrit, ton étalon perd un centième ». C’est l’enfance de l’art. Mais un chef vicieux peut passer derrière vous et dire : « Vous n’avez pas changé cet étalon. Vous per­dez 30 % de votre prime ». Ça devient vite agaçant.

D’autre part, il nous fallait contrôler 20 bouteilles par jour et le prouver par des fiches. Un contrôle peut durer dix minutes ou une heure. Surtout quand un plaisantin a mis un peu de lessive dans les onze litres d’eau bouillonnante que contient la bouteil­le. Dans cette affaire on peut aussi perdre sa prime. Surtout si, comme c’était le cas, le chef d’équipe de la métrologie, un certain Pinel, est un renégat qui fut délégué CGT jadis, et qui, pour se racheter, lèche à outrance les bottes de la direction.

 

Pendant cette joyeuse période, la CGT Métallurgie décida une grève d’une journée sur la région parisienne. A Levallois, sur un millier d’ouvriers, nous fûmes 5 à débrayer. J’avoue que ça n’était pas très malin. Bref, mes relations avec le sieur Pinel empiraient de jour en jour. Il avait certainement tendance à penser que certains échos de «Voix Ouvrière» étaient de moi. En fait, nous étions tout de même un petit groupe à Levallois.

 

Au bout d’un an, je sentis que je ne tarderais pas à être viré sous un prétexte quelconque. En ce cas, il est difficile de re­trouver du travail car, contrairement aux lois (en papier) le téléphone Citroën fonctionne vite. Il est important de passer un essai ailleurs, quand on fait encore partie de 1a boîte. J’appris que Ernault-Somua cherchait des contrôleurs. Je me présentais, en arguant qu’il fallait une éternité pour passer P2 chez Citroën.

 

Après un essai qui consista, curieusement, en du traçage, je fus embauché comme P2. Alors seulement je demandais mon compte à Levallois. Notre ca­nard clandestin s’occupa spécialement de ce super fayot de Pinel qui était à cheval sur l’horaire pour les autres, mais se payait le luxe d’arriver en retard, ne répondait pas quand la métrologie centrale de Javel téléphonait et déclarait plus tard qu’il était en visite d’inspection dans l’atelier. Il parait que l’article plut beaucoup à tous les chefs d’équipe qui arrivaient à l’heure.

 

Ernault-Somua

 

Cette société fabriquait des tours et des fraiseuses. Elle com­prenait un certain nombre d’usines à Cholet, Lisieux, etc. Elle dépendait de l’énorme groupe Schneider.

L’usine de Paris fabriquait surtout des prototypes et, pour cette raison, comprenait autant d’employés de bureau que d’ouvriers. Le travail était plus diversifié et plus intéressant que dans l’industrie automobile. Il y avait beaucoup plus d’ouvriers pro­fessionnels que d’O.S.

 

Le directeur était un homme jeune. Pour arriver à ce poste, il fallait sortir de Centrale ou de Polytechnique. Mais on disait aussi que si on épousait une fille du groupe Schneider, ça aidait bien.

La très grande majorité des ouvriers était syndiquée à la CGT. Il existait une petite section CFTC sympathique et un minuscule groupe F.O. qui comprenait les citoyens les plus exécrables que j’ai eu l’occasion de voir en usine.

 

Un vieux tourneur m’a raconté qu’après la Libération, le parti Communiste était si puissant qu’il lui suffisait de convoquer soudain une réunion de section pour que l’usine stoppe son acti­vité, mais il n’y songeait guère car l’heure était au «Produire d’abord», «La grève est l’arme des trusts» .

Au cours d’une réu­nion dans la cantine, le directeur disait : « Mes amis, il serait bon qu’on puisse réaliser 17 tours le mois prochain». Le respon­sable syndical prenait alors la parole : «Camarades, nous pouvons en sortir 20 ! »

 

Dans les fêtes syndicales, le chef d’atelier, un foulard rouge autour du cou, jouait du piano. On me dit : «C’est le même, mais il a bien changé». Comme Galilée, je songeais que lui n’avait pas changé, puisqu’il était toujours fidèle au mot d’ordre : « Retroussons nos manches !»

 

Notre feuille eut un certain succès, au point que la cellule PCF se décida à en publier une à son tour. Mais elle fut irrégulière. Un autre tourneur se joignit à nous. Ce qui irrita le plus cer­tains sectaires du PCF, ce fut d’entendre parfois des ouvriers dire à propos d’un petit scandale : « Il faudrait que ça paraisse dans l’Étincelle.»

 

Nous achetions les stencils, le papier, l’encre pour le journal, et nous avons voulu associer le maximum d’ouvriers à l’entreprise. Nous avons donc organisé, chaque année, une petite tombola. Les lots étaient des conserves, du vin mais aussi des livres. Le tout fourni par des copains du PSU. Certains ouvriers, qui ne lisaient peut-être pas souvent, nous dirent que c’était une bonne idée de placer des livres dans les lots, alors que les paniers garnis du PCF ne contenaient que de la bouffe.

Cette tombola eut assez de succès puisqu’elle nous permit d’acheter tout le matériel nécessaire pour douze numéros à 2 ou 300 exemplaires. Lors du tirage de la tombola, nous invitions, après la cantine, un représentant des divers métiers pour boire un coup et vérifier la régularité de l’opération.

Delatorre et moi, sommes devenus délégués du personnel. Tous les au­tres devaient être PCF.

 

Chaque mois il y avait une réunion avec le directeur. Cet homme, très courtois, répondait point par point à notre cahier de revendications. Les copains PCF avaient l’habitude de justifier les demandes d’aug­mentation par la formule : « La situation de la société permet de… » A quoi le directeur répondait en parlant de la concurrence, des in­vestissements, etc. Domaine dans lequel il était fort.

Au bout d’un certain temps de silence, je me décidais à intervenir, en prenant la précaution de signaler que mon point de vue n’était pas nécessairement celui des autres camarades.

Je dis donc que nous n’avions pas à nous perdre dans les grands problèmes, dans la mesure où nous n’avons aucun droit de gestion, ni même de vrai regard. Les ouvriers fabriquent des machines et, pour ce travail, ils doivent pouvoir se loger, manger, faire vivre leur famille, etc. Si, ensuite, la direction ne sait pas, ou ne peut pas vendre les machines : ceci est son problème. En aucun cas les ouvriers ne doivent payer les frais d’une opération qui s’effectue sans leur contrôle.

Chose intéressante, les délégués m’approuvèrent alors que jusqu’ici, ils semblaient prendre en considération les soucis (sincères ou pas) du trust Schneider.

 

Bien entendu, dans «L’Étincelle» nous avons tapé sur le même clou. Nous avons lutté pour que le tourneur de Cholet reçoive le même salaire que celui de Paris. (Il en était assez loin).

Avec un certain culot, ou une inconscience de grand bourgeois, le directeur nous disait à peu près ceci :

- « L’ouvrier de Cholet a souvent des racines paysannes, ou bien il a un jardin. »

A quoi nous avons répondu :

- « Quand vous vendez un tour de Paris ou de Cholet, y a-t-il une différence de prix ? Annoncez-vous que ce tour de Cholet coûte moins cher parce que ses construc­teurs creusent la terre en sortant de l’usine ? »

Les camarades de Cholet nous contactèrent et ne tardèrent pas à publier une petite feuille d’usine.

Bien que les débats fussent toujours courtois, au fil des ans, la direction estima sûrement que l’équipe de l’Étincelle ne méri­tait pas du tout son affection. Je suppose d’ailleurs que le directeur était assez sincère dans son genre et qu’il devait songer qu’il n’y avait aucune raison de remettre le pouvoir aux ouvriers dans la mesure où ceux-ci ne manifestaient aucun désir de le prendre.

 

En conséquence, sa logique tenait debout quand il nous disait : «Avec une amélioration de la productivité et des heures supplémentaires, vous améliorez votre condition de vie.»

Et il semblait penser que j’arrivais de la planète Mars quand je répliquais : «Supposons que nous acceptions des heures supplémentaires et que nous fassions deux chaque jour. Il est évident que votre collègue patron allemand va s’alarmer et tenir votre langage devant les délégués ouvriers d’outre Rhin. Supposons aus­si que les ouvriers allemands soient encore plus bêtes que nous et acceptent de faire trois heures de plus. Que nous direz-vous demain ? Que nous ne sommes pas compétitifs et qu’en conséquence notre pouvoir d’achat va diminuer. »

Ah, nous avions des problèmes avec le patron ! Mais nous en avions aussi avec la 14ème section du PSU.

 

Le PSU

 

A la suite de, je ne sais plus quelle déclaration de Mendés-France, nous l’avons critiqué dans l’Étincelle. Aux yeux de certains leaders PSU, ce fut comme un crime de lèse-majesté. Mendés n’était pas tenu par une discipline de parti. Nous, Si !

A la suite de quoi, nous avons décidé de sortir l’Étincelle avec la mention : « Publiée par un groupe d’ouvriers du 14ème arrondissement. »

Quelques militants PSU décidèrent de diffuser, devant l’usine, une feuille intitulée «l’Étincelle» du PSU. Mais ils se lassèrent après le premier numéro.

 

Pendant cette période, nous avons participé à une manifestation du PSU contre la guerre d’Algérie. Elle fut très bien organisée. Au signal, toutes les sections se réunirent en un lieu donné et formèrent une grande colonne qui bloqua longtemps la circulation en entonnant des slogans et distribuant des tracts avant que les flics puissent intervenir.

Ceci se passait après que les Algériens aient été massacrés en grand nombre par la police parisienne au cours d’une manifes­tation pacifique. Cette police qui était très «Algérie française» préférait tout de même combattre à Paris plutôt que dans les Aurès face aux fusils des partisans.

Plus tard, avec des copains PCF de l’usine, nous avons manifesté à l’Hôtel de ville. Ce fut le jour du massacre de Charonne. Lors des obsèques des victimes, dans la foule innombrable, il y avait tous les ouvriers de l’usine...sauf la poignée de F.O

On ne voyait pas non plus un seul policier. Je suppose que dans le cas contraire, il y aurait eu lynchage. Je me souviens que toute la presse de gauche écrivit que les poli­ciers criminels seraient châtiés. Propos d’ivrognes. Depuis, les gouvernants « de gauche » ont surtout multiplié les compagnies de CRS.

Pendant toute cette période, le mot d’ordre des partis de gauche était « pas de provocation. » En bon français, ne répondez pas aux coups des policiers. C’est pourquoi il y eut bien plus de morts qu’en Mai-Juin 1968.

 

De plus en plus de militants ouvriers du PSU voulaient faire des journaux d’usine et nous contactaient. Si ma mémoire est bonne, il y eut une vingtaine d’Étincelles (Paris, Dijon, Rouen, Mineurs de Guesnain, etc). Nous avons fait un bulletin de liaison « Le Militant » qui tirait chaque mois avec une dizaine de feuilles, des échos et une proposition d’éditorial à discu­ter. Nous nous inspirions donc de « Voix Ouvrière. » La camarade La­guiller travailla un peu avec nous avant de rejoindre cette orga­nisation.

De temps en temps, une assemblée de camarades de Paris et province avait lieu. Un jour, Geismar viendra à une de ces réunions et nous reprocha notre « aventurisme » ! Ça devait être en 1963.

 

Bien entendu, ces journaux d’usine n’avaient de plein sens que s’ils étaient soutenus, au sein du PSU, par une tendance politique cherchant à gagner la majorité. Ce fut la tendance « socialiste révolutionnaire » qui représenta vite dix pour cent du PSU. Il existait des courants bien plus forts. Ceux de Rocard, Poperen, etc. Je suis incapable de dire ce qui les opposait vraiment, et je ne suis pas sûr qu’ils le savaient eux-mêmes. Tous dénonçaient la SFIO de Mollet : « Mollet la trahison ; Mollet la guerre ». Mais beaucoup avaient tendance à croire que le mal était dû aux seuls défauts de quelques hommes.

La tendance «S.R» déclarait que si l’on ne brise pas l’appareil d’Etat, on ne change rien dans le pays.

Dans un passé lointain, un radical avait pu écrire :

«Au lieu que ce soit l’opinion qui fasse les députés, lesquels élisent les ministres, lesquels dirigent les bureaux; ce sont les bureaux qui dirigent les ministres, lesquels orientent l’opi­nion publique.»

On ne peut demander à un radical d’aller plus loin et de chercher qui dirige vraiment les bureaux.

Au cours d’une réunion de la 14ème section PSU, Édouard Depreux rappela qu’il avait été ministre de l’intérieur jadis. Je lui demandais quel était son réel pouvoir. Il répondit «J’ai réussi à faire sauter quelques contraventions.»

.Aucun autre courant du PSU ne posait la question de l’appareil d’État. Face aux «sectaires gauchistes» la position réaliste est d’avoir des hommes « biens » dans le gouvernement, et « nous ferons ainsi cuire le mouton à petit feu sans qu’il s’en aperçoive ». Cela se nomme aussi une « stratégie de rupture avec le capitalisme » dont on parle seulement à la veille d’une élection législative. Et c’est moins coûteux que la révolution sociale.

 

Depuis, on a vu des hommes « biens », souvent issus du PSU, jouir littéralement en endossant un treillis au milieu d’un groupe de géné­raux. On a vu un ministre super « bien »   (pas un vilain Mollet) couvrir un attentat et un crime contre le Rainbow Warrior. Ces hommes si instruits étaient ils si naïfs ? On a tendance à penser que dans l’opération Mitterrand, qui rassurait les pauvres sans inquiéter les riches, ils ont vu là un «créneau porteur» comme dit le jargon moderne. Mais ils n’étaient sans doute pas aussi diaboliques. Petit à petit ils ont pris goût à l’Élysée et au salut des gardes républicains.

Une chanson disait avant guerre.

« Les autos, les parties au château, les femmes et les bijoux. On y prend goût.

Quand on a goûté à ces choses là, on les oublie vraiment difficilement. »

 

L’OAS multiplie les attentats. Tous les délégués CGT de Ernault montent une garde de nuit à la maison des syndicats.

Nous avons été conviés un jour à une assemblée de la mé­tallurgie qui se tenait en grande banlieue dans un domaine de la CGT. Un militant était à la tribune, quand le président lui coupa froi­dement la parole pour annoncer : « Le camarade Benoit Frachon va entrer dans la salle !» Et la foule, sauf une dizaine de gars, se leva pour applaudir. Il me semble que le pauvre gars qui avais du rengainer son laïus, applaudissait aussi. Triste !

Un jour, lors d’une réunion de délégués, je m’étais accroché avec un fraiseur très stalinien du nom de Fabre. Je disais qu’en 1936 le grand mouvement revendicatif devenait politique par le fait même que des millions de salariés étaient en lutte.

Fabre, devinant que mes propos contenaient une critique de Thorez soutint le point de vue contraire.

Le responsable syndical Thierry m’approuva et raconta l’histoire suivante :

« Dans les années qui suivirent la guerre, j’étais permanent syndical. Un jour, on m’avertit qu’un groupe d’ouvriers du bâtiment désirait se syndiquer. Je leur expliquais qu’ils devaient d’abord élire leurs délégués. Je revins plus tard sur le chantier. Les délégués me dirent qu’ils voulaient une augmentation de 10 francs. Je leur répondis qu’ils devaient se comporter comme dans une guerre et choisir le moment d’appuyer, avec succès, leur revendi­cation. Au cours de cette période, il était question de construi­re un pont au dessus d’une voie ferrée. La SNCF devait interrom­pre le trafic pendant quelques jours. Si le délai était passé, le patron aurait une forte amende. J’en conclus que les gars devaient cesser le boulot quand on commencerait à préparer les coulées de béton.

Le jour J, j’arrivais sur le chantier. Le patron était là et m’a­gonit de sottises. Les ouvriers jouaient paisiblement aux cartes sur des tas de cailloux. Je dis au patron qu’il pouvait rengainer ses compliments et qu’il était coincé. Il fallait qu’il lâche les dix balles. Il céda, bien sûr.

J’allais donc retrouver les gars et je leur dis qu’ils avaient satisfaction. Alors les ouvriers me répondirent : « C’est 20 balles qu’il nous faut ! »

Sur le moment, je crus que j’allais passer pour un con. Puis, je mis mon orgueil dans la poche. En fin de chantier, la loi permettait au patron de licencier tout le monde. Il l’aurait aussi bien fait pour dix francs que pour vingt francs. Je retournais vers le patron. Il explosa. Il gémit. Et il lâcha les vingt balles !»

Comme les propos de Thierry n’étaient pas une thèse sur la lutte de classes, mais un récit vécu, personne n’éleva la moindre criti­que, pas même Fabre.

 

Début de l ’agonie de la Tendance Socialiste Révolutionnaire

 

La direction de la tendance S.R décida un accord avec le courant de Poperen. Je ne voyais pas très bien en quoi Poperen était à gauche de la direction du PSU, mais je m’inclinais.

Il me fallut quelques petites choses concrètes pour que je réa­gisse. Ainsi, la tendance unifiée décida de créer un journal. Et ce fut Claude Bourdet qui en fut l’éditorialiste permanent. Je voyais mal pourquoi.

Une réunion de préparation du journal eut lieu chez Bourdet. Nous nous retrouvâmes, une quinzaine, dans un luxueux appartement, non loin des Champs-Élysées.

Avec un peu de retard, arriva un copain de Rouen qui faisait par­tie des groupes de l’Etincelle et qui devait être chargé de la page « jeunes » du nouveau journal. Il s’assit prés de moi et me dit : « Je n’aurai aucun train pour Rouen. Est-ce qu’un camarade pourrait me loger ce soir ?». Je demandais la parole sur ce sujet, mais aucun des citoyens, tous de profession libérale, n’avait de place pour loger, une seule nuit, ce camarade. A la limite, il aurait fort bien dormi sur la belle moquette de la salle ou nous nous trouvions.

Il passa donc la nuit chez moi, sur un matelas pneumatique, gon­flé discrètement, à une heure du matin, pour ne pas éveiller ma fille. Ce fut une assez bonne leçon de choses. Je songeais que si nos avions fait une réunion à quinze ouvriers de chez Ernault dans un petit logement de banlieue, le copain n’aurait eu que l’embar­ras du choix pour dormir.

Je songeais aussi que celui qui ne peut prêter un matelas est aussi loin des Evangiles que de la Commune de Paris. Il est vrai que je n’ai jamais été une «tête politique». Ainsi commença mon scepticisme à l’égard des manoeuvres au sein du PSU. A cela s’ajoutait d’ailleurs la perspective du chômage.

 

J’ai oublié de signaler que ma petite famille avait quitté Au­bervilliers. Les beaux-parents de Jeannette partaient à la cam­pagne et nous laissaient un logement de deux pièces, plus une petite cuisine, au sixième étage, sans ascenseur, dans un immeuble du Boulevard Port Royal. Certes, il fallut le leur payer par des verse­ments mensuels sur plusieurs années. C’était tout de même ines­péré et il n’était plus nécessaire de se lever à 5h50 du matin pour aller au travail.

 

La Perruque

 

Cela consiste à utiliser l’outillage d’une usine pour réaliser quelques travaux personnels.

Face à ce phénomène, il y a deux sortes d’ouvriers : ceux qui bri­colent et ceux qui ne bricolent pas. Je ne connais pas une troi­sième sorte qui consisterait par exemple en bricoleurs, retenus de faire de la perruque par un scrupule moral.

Je ne connais pas non plus un ouvrier allant acheter dans une quincaillerie des écrous dont il se sert toute la journée au travail. Du point de vue du «Droit» bourgeois, c’est un vol. Et, de ce point de vue, il serait légitime de mettre en prison trois ou quatre millions d’ouvriers.

 

Mais, en ce cas, la révolution sociale ne serait pas loin, et le pa­tronat préfère, avec raison, placer les écrous manquant dans ses frais généraux. Ça n’est jamais lui qui paie.

Parfois un charognard veut faire un «exemple» et j’ai vu licencier chez Citroën un vieil ouvrier qui sortait un petit flacon de trichlore.

J’allais enfin oublier le cadre qui, dédaignant les vis ou écrous, peut parfois sortir un moteur.

 

Un jour, à Javel, au milieu d’une centaine de bagnoles qui atten­daient une petite retouche, il y eut un début d’incendie. Les portes de l’usine furent ouvertes et tous ceux qui étaient capa­bles de tenir un volant, sortirent précipitamment une auto. Quand le calme revint, les véhicules reprirent leur place, sauf deux ou trois qui avaient mystérieusement disparu. Preuve qu’il y a des gens prêts à toutes les éventualités.

 

Donc, mon défaut était la perruque, et c’est mal de la part d’un délégué. Je l’avoue. Il m’arriva cependant, d’en faire pour le profit de l’usine.

De mon poste, je voyais le gars qui rectifiait le cône américain des broches. Il lui fallait démonter plusieurs fois des pièces très lourdes et vérifier l’angle et la pénétration du cône grâce à une bague étalon.

Il me sembla que si on fabriquait une grande fourche avec deux comparateurs au micron, le rectifieur réglerait cette fourche sur un cône étalon. Il n’aurait plus besoin de démonter la broche. Il vérifierait sur place le cône et ensuite la pénétration. En outre, il pourrait prendre avec sa rectifieuse des passes en valeur réelle. Mon ami Boubel qui travaillait à un poste favorable, mit au point cette fourche spéciale. Et le travail du rectifieur fut grandement facilité.

Je connaissais bien le perceur qui usinait des blocs hydrauliques. Imaginez une pièce de fonte grosse comme deux boîtes de sucre. Dans cette pièce il y a vingt circuits hydrauliques, c’est à dire une multitude de trous de diamètres différents.

L’ouvrier doit consulter trois grands plans pour connaître la po­sition des trous, leur profondeur, leur diamètre, etc.

Je songeais à représenter en vide ce qui était en plein, c’est à dire de fabriquer une boîte de plexiglas (Le trichlore est efficace pour les soudures) et de représenter les circuits avec des mor­ceaux de baguettes de brasure soudés aux angles voulus. Je remis les croquis aux copains tuyauteurs qui firent ce travail tandis que les électriciens me remettaient des étiquettes spéciales al­lant de 1 à 20. J’introduisis tout cela dans ma boîte de plexiglas et je prêtais le tout au perceur. Bien sûr, il eut toujours besoin de se référer aux plans, mais cette boîte lui fut très utile et il me la demanda chaque fois qu’il entreprenait ce travail.

Un certain jour, le chef adjoint du contrôle m’emprunta cette boîte. Il vit, et ça ne pouvait se voir ailleurs, que deux circuits se croisaient de près. S’il y avait un peu de porosité dans la fonte, cela pouvait avoir des conséquences fâcheuses. Il me demanda si j’étais sûr de mes cotes. Je dis que oui, mais qu’il pouvait procéder à un nouveau contrôle. (Il me semble qu’il modifia la posi­tion d’un perçage). Ma boîte passa de main en main et finit par de­meurer un patrimoine de l’usine.

Le chef se garda de suggérer que j’avais fait cela en «perruque». Il me fit, même, des compliments, et demanda simplement comment cette idée m’était venue. Je répondis qu’au contrôle, il m’arrive de penser à un tas de choses, car la vérification de cent alésages avec un tampon, n’a rien de passionnant. Il ne fit aucune remarque. Cependant, mes propos arrivèrent aux oreilles du directeur qui me les ressortit quand il fut question du licenciement collectif. Il faut avouer que l’Étincelle pesait beaucoup plus lourd qu’une boîte en plexiglas.

 

Adieu Ernault-Somua

 

Avec des raisons ultra scientifiques, la direction expliqua qu’el­le devait licencier une centaine d’ouvriers. Delatorre, moi et plusieurs délégués étions dans le paquet.

L’affaire était bien préparée. On nous avertit en janvier 1964 que les licenciements auraient lieu fin août. Ceux qui voulaient partir tout de suite recevaient un mois de salaire.

C’était diabolique. Beaucoup d’ouvriers allèrent passer un essai dans une autre boîte et revinrent toucher leur mois. Autrement dit, beaucoup eurent une année de 13 mois. Le drame, c’est qu’en juillet, nous restions une poignée et incapables d’une action sé­rieuse.

 

Delatorre et moi, avions l’habitude de prendre les congés payés en août. Cette fois nous les avons demandés en juillet pour avoir le plaisir de revenir dans la boîte du 27 juillet au 1er août. Bien entendu, l’inspecteur du travail était convié à la cérémonie du licenciement. Quand nous l’avons vu sortir du bureau du direc­teur pour rejoindre la salle des débats, il nous sembla que ça n’était pas tout à fait normal.

Le directeur fit son laïus. Trop de contrôleurs. Trop de ceci et de cela. Baisse des commandes. Sélection honnête sur la base de l’ancienneté et du nombre d’enfants, etc. Comme l’usine manquait de manœuvres, j’assurais que j’étais prêt à assurer un tel poste. Le directeur et l’inspecteur accueilli­rent cette proposition par un bon sourire.

Nous sommes allés aux prud’hommes. Le directeur ne s’est même pas fait représenter. Nous avons gagné. Mais l’avocat de la CGT com­mit l’erreur de demander une somme supérieure au plafond des prud’hommes et le directeur put porter l’affaire devant les juges en robe. Il fallut quatre ans pour que nous soyons déboutés. C’est tout de même la firme qui paya les frais du procès.

 

Le jour de notre départ, un fort groupe d’ouvriers nous accompa­gna au café, après la cantine. Nous avons discuté, chanté « La Varsovienne », « L’appel du Komintern », « Le chant des partisans ». Les copains n’ont repris le boulot qu’à 16 heures !

 

Il faut que je dise quelques mots concernant le comité d’entreprise. Il avait un curieux responsable cégétiste, mais rien à voir avec les délégués du personnel. D’ailleurs il avait quitté l’ate­lier et obtenu un poste dans un bureau.

Nous avions parfois du mal à obtenir un bon de sortie pour une assemblée syndicale. Lui, en avait facilement pour des achats de jouets et tout ce qui sert à graisser les rouages. La direction a toujours vu d’un bon œil les championnats de pétanque.

Quand les enfants d’un ouvrier partaient en colonie de vacances, le comité versait une certaine somme. Quand l’ouvrier partait en congés avec ses enfants, il faisait une déclaration sur l’hon­neur. Après de savants calculs, le comité lui versait une somme, en octobre généralement.

 

Delatorre et moi, partis en juillet, n’avons pas eu de problème pour toucher cette somme. Il n’en fut pas de même pour les licen­ciés qui partirent en congés en août.

Le responsable du comité prétendit que ces ouvriers ne pourraient recevoir d’argent car ils ne feraient plus partie du per­sonnel lors du versement. Il fallut que ce soit le direc­teur qui dise : « Pendant leur congés, ces ouvriers étaient toujours membres du personnel. Un peu d’humanité, monsieur ! » Cette usine n’était pas ordinaire.

Quand je repense à cette période, je suis en colère contre les tristes sires qui disent que les ouvriers font facilement la grève. Non messieurs. Il faut vraiment qu’ils soient exaspérés. J’ai aussi une pensée plus gaie, j’ai travaillé à l’usine plus longtemps que le citoyen Georges Marchais.

 

L’enseignement technique.

 

Devenus chômeurs, Delatorre et moi nous nous voyons toujours aussi souvent. D’ailleurs il est marié à une infirmière amie de Jeannette qui nous apprend que l’enseignement technique recrute des maîtres-auxiliaires tourneurs.

Toujours bien informé, le centre de Paris nous indique qu’il n’y a de postes qu’à Versailles ou encore plus loin. Il ignore que la banlieue sud embauche.

Pour Delatorre, pas de problème. Il a toujours été tourneur et connaît tout sur le métier.

Mon cas est bien délicat. J’ai fait jadis une FPA et j’ai à peu près tout oublié. Je suis contrôleur. L’enseignement n’en a pas besoin. Il faut jouer sur les mots. On me demande cinq ans dans l’industrie. Je les ai. Mais, quand je me présente à Thiais, où doit démarrer une section de tourneurs, le chef d’atelier me demande un petit essai.

Il faut que je fabrique une grosse vis d’étau au pas trapézoïdal. On me fournit le rondin d’acier et un barreau d’acier rapide pour fabriquer l’outil. Il n’y a pas de calibre. Je dois le remplacer par une vieille vis.

Voici la pièce usinée. Mon outil est fait. Je compose le pas de 8 sur mon tour et, par prudence j’exécute une minuscule passe. Ô rage ! Je suis en train de faire un pas de 4.

J’observe ce tour diabolique et je vois des séries de petits chif­fres. Brusquement, la révélation ! Il faut changer les pignons de la lyre pour obtenir le pas de 8. Dans une caisse se trouvent, parmi bien d’autres, les pignons utiles.

Ça y est, je fais un pas de 8 en prenant tout mon temps. Ma vis est bonne et ne ballote pas dans l’écrou. Le chef des travaux en est satisfait mais ne peut se retenir d’affirmer que j’ai pris mon temps. Je lui réponds que c’est toujours ainsi quand on ne m’en impose pas un.

Je démarre avec six élèves. En principe je dois travailler 26 heures. J’en fais plus de 40. Tout seul, je fais du tournage tant et plus, et aussi de la techno. Assez vite je deviens calé. D’autant plus que le tournage est très plaisant... quand on n’est pas obligé de faire 500 pièces identiques chaque jour.

J’ai du commencer par la technologie avec mes élèves. D’abord, parce que c’est normal. Ensuite et surtout parce que nous n’avons pas d’outils. L’enseignement technique ne peut songer à tout. Il fournit les machines. Pour les outils, démerdez vous !

Me voila contraint d’aller à la sortie de l’usine Ernault pour demander à quelques copains de venir au secours de l’enseignement. J’obtiens assez d’outils pour démarrer l’année.

 

A la tête du Client

 

Quand un collège veut beaucoup d’outillage, il doit prier Dieu pour que la taxe à l’apprentissage lui soit favorable.

Les spécialistes de la prière sont très avantagés naturellement. Il faut savoir que, tous les ans, le patronat doit verser une cer­taine somme qui représente un bon paquet de millions.

Croyez vous qu’il les verse à une caisse centrale qui les répar­tirait équitablement à tous les collèges de France ? Pas du tout. Chaque industriel verse la somme à qui lui plait. En général, les écoles catholiques lui plaisent davantage.

 

A une époque où l’école «libre» reçoit de l’État une aide presque égale à celle de l’école laïque, elle marque un point supplémentai­re grâce à la taxe à l’apprentissage.

Quand M. Mitterrand devint président et que le PS eut la majorité absolue au parlement, les gens les plus blasés sur le socialisme de ces « socialistes » crurent, qu’au moins, la taxe serait équitablement répartie. Les plus ingénus pensèrent même que l’Ordre réac­tionnaire des médecins créé par Pétain serait supprimé. Ils croyaient, en somme, que le gouvernement « socialiste » ne pourrait pas se situer à droite des Radicaux de la fin du l9éme siècle. Douce illusion.

Donc, si un directeur, ou chef des travaux, veut une minuscule part de la taxe, il lui faut adresser 2 à 300 lettres à des chefs d’en­treprises pour obtenir 5 à 10 réponses.

 

Très, très souvent, ça n’est pas de l’argent qui arrivera, mais de l’outillage. L’industriel qui devrait verser 10 000 francs expédie l’équivalent de cette somme en outillage. On devine son avantage. J’ai vu arriver quinze moteurs électriques de 2cv. Quatre d’entre eux vécurent moins d’une semaine. Un client ordinaire les aurait ren­voyés en protestant. Le collège laïc a le droit de se taire, sous peine de voir le « généreux donateur » faire bénéficier de ses largesses un autre collège, l’année suivante.

Ceci, pour dire que sans la taxe « involontaire » d’Ernault-Somua, la section tour de Thiais aurait eu beaucoup de mal à fonctionner.

Je continuais à m’instruire en compagnie de mes élèves. Un jour il fut question de couper des rondins avec un outil col de cygne. J’avais oublié la vitesse de coupe dans ce cas.

Je dis à l’élève de régler cinquante tours minute. Nouveau tronçonnage. Avec beaucoup de curiosité je dis «80 tours». Puis nous passons à 100, et à 150. L’outil casse. Je demande donc à l’élève de calculer la vitesse de coupe qu’on ne peut dépasser avec ce mé­tal et cet outil.

Le chef des travaux qui nous observait discrètement depuis quel­ques minutes, me dit :

« Dommage que cela coûte un outil, car c’est très pédagogique ». Il est assez intelligent pour ne pas se lamenter exagérément sur la mort d’un outil que j’ai mendié à la porte de l’usine Ernault. Ce chef est d’ailleurs très sympa. C’est un Pied-noir, mais il a un comportement aimable avec les élèves nord-africains. Cependant il traîne parfois quelques souvenirs racistes.

Il se nomme Kléber Mora et rit franchement quand je lui dis que les étrangers ont toujours aimé donner à leurs fils des prénoms issus de la Révolution française. Par contre, « Mora » est révélateur. «Vous êtes un cocktail d’Arabe, de Maltais, d’Espagnol et de je ne sais quoi ». Les cocktails sont de bons produits. Il a beaucoup de qualités.

 

Petits voyages en Allemagne

 

Ayant, maintenant, plus de congés que Jeannette, j’ai décidé de faire un camp volant, avec Marie-Eve (six ans) dans la forêt Noire. Il est convenu que je rejoindrai ma femme et mes deux garçons (Jean Philippe et Michel) sur un terrain de camping de la Baie de Douarnenez que fréquentent également de vieux copains de Brest.

Me voici donc dans une gare parisienne avec mon billet de congés payés et désireux d’effectuer le trajet : Paris-Strasbourg-Brest-Paris.

 

L’employé me demande si je passerai par Paris lors du trajet Strasbourg-Brest. Pressentant un piège, je répond : « Pas forcément ».

Il réplique : « Vous êtes obligé !»

- « Ah bon ? Alors je repasserai par Paris ».

- « Vous n’avez pas le droit ! »

Ça commence à me rappeler les sketchs de Raymond Devos. J’objecte : « De Strasbourg, je peux aller à Lyon, puis à Quimper ».

Il me dit : « Ne raillez pas !»

- « Est-ce ma faute s’il y a quelque chose d’absurde dans ces billets de congés payés ?  Déjà, une fois, on m’a obligé à prendre une place plein tarif pour mon fils Michel, sous prétexte qu’il vit avec sa mère toute l’année. J’avais précisément besoin de cette réduction lors des vacances où il vit avec moi. »

L’employé se radoucit :

- « Je vais vous donner un tuyau. Vous allez prendre un billet : St Denis-Strasbourg.-Brest-Paris. »

- « Mais, à quel endroit faudra t-il prendre le train ? »

- « A Paris, naturellement ! »

 

C’est ainsi que nous avons fait un agréable camp volant, parfois sur des terrains de camping officiels, parfois près d’une ferme. Compte tenu du poids du matériel et de l’âge de ma fille, nous ne faisions guère plus de 10 km par jour.

Nous avons fait la connaissance d’un charmant couple allemand et de ses deux filles de l’âge de la mienne. Nous sommes restés amis. Hans, un tourneur, est social-démocrate. Un tout petit peu natio­naliste comme tous les socialos de France et de Navarre. Nous sommes allés chez eux. Ils sont venus à Paris puis en Bretagne. Quand nous visitions des magasins de petits outillages, Hans ne pouvait se retenir de commenter : « Mécanique Deutchland, prima ! » Puis, craignant de me peiner, il ajoutait « Wein und Fromage Frankreich, prima ! » Et je faisais semblant d’être trop gâté.

Quand j’ai parlé de ce voyage à mes élèves et du plaisir qu’il y a à vagabonder en solitaire, ils m’ont harcelé jusqu’à ce que j’accepte de les accompagner en Allemagne l’été suivant.

 

Après accord des parents, cinq élèves plus Michel et moi même, avons pris le train jusqu’à Coblence. Ensuite, à pied, par étapes, nous sommes arrivés à Wetzlar chez Hans.

Il a obtenu de sa firme «Buderus» l’autorisation d’une visite.

Nous avons eu la chance de voir la fabrication, par force centrifu­ge, d’énormes tuyaux en fonte nodulaire. Hans qui nous pilotait, aurait voulu nous mener dans un autre atelier, mais un contremaître s’y opposa : Fabrique de canons. Hans, philosophe dit : « De Gaulle aurait l’autorisation, pas André Calvès. »

A midi, la direction de l’usine a fait savoir que nous étions in­vités à déjeuner.

 

Hans avait projeté une visite à l’usine Philipps. Mes élèves en avaient assez du technique et brûlaient de voir la Forêt Noire. Plus tard, ils ont eu un peu de regret en apprenant que 2000 filles travaillaient dans cette usine.

Nous avons campé près de Francfort, et donné involontairement une mauvaise leçon de français à une honorable dame. Une Suisse-allemande, parlant très mal notre langue, m’expliquait qu’elle aimait beaucoup la France, mais déplorait les pourboires dans les cafés et les restaurants.

- « Les garçons veulent toujours...» Un élève hasarda : « Vous couil­lonner ? »

C’est ça dit la dame : « Vous prendre par le cou pour qu’on donne de l’argent ! »

 Je n’ai pas osé rectifier et nous l’avons quittée avec un mot de plus à son vocabulaire français.

Il n’était pas question d’aller à pied jusqu’en Forêt Noire. Nous nous sommes divisés en deux groupes (qu’auraient dit les pa­rents ?) afin d’avoir nos chances en stop.

Deux jours après, nous nous retrouvions à Freudenstadt.

J’ai remarqué qu’en offrant une toute petite tour Eiffel à un con­ducteur allemand, on arrive à lui faire faire un trajet bien plus long que prévu !

Sur ce camping, un de mes élèves a séduit, sans le savoir, une splen­dide jeune fille. Tous ses copains le traitaient d’âne. Il a fallu que la demoiselle vienne lui porter son adresse pour qu’il réalise son charme.

Ce même jour, le jeune Guénebaud m’a révélé que c’est lui qui avait placé une grande boîte de carton en équilibre instable sur la por­te de l’atelier. Cette boîte était destinée à un autre jeune et elle atterrit sur ma tête. Le chef d’atelier qui me suivait, m’avait vivement recommandé de faire une enquête et de punir le cou­pable : « Sinon, vous perdrez votre autorité». Je lui avais répondu que je vivais fort bien sans cela, et j’ai eu bien raison. Nous avons regagné la France heureux et contents.

 

Petite Leçon de Techno.

 

Je demande à l’élève Mareux de réaliser une opération de tournage le plus vite possible. Il s’exécute en 6 minutes. Lui est-il possible de faire cette opération sur deux pièces en dix minutes ? Il réussit.

Je voudrais qu’il usine huit pièces en moins de 30 minutes et je lui annonce qu’il est censé recevoir une prime non négligeable s’il réussit.

Mareux travaille sans perdre un quart de seconde. Il économise cha­que geste. Il sue et termine le travail en 27 minutes.

- « Supposez maintenant, Mareux, que je demande à un de vos camarades de faire ce même travail, sans lui parler d’une prime, et en disant simplement -Temps réalisé : 27 minutes. »

- « Mais, Monsieur, ça serait dégueulasse ! »

J’ai envie de lui donner 20 sur 20.

Sur mes 6 élèves, 5 auront le C.A.P. Le collé est très sympathique, mais c’est le destin qui l’a placé au tournage. Il a sûrement des qualités dans d’autres domaines.

 

Les Risques du Métier

 

Nous déménageons à Choisy le Roi dans des bâtiments modernes et nous héritons d’un nouveau directeur. J’ai toujours une classe de préparation au C.A.P. mais aussi des heures avec des « première année. »

Mes classes comportent souvent un tiers de Français «de souche», un tiers de Nord-africains, un tiers de Portugais.

En fin d’année, le directeur ne déclare pas mon poste vacant; c’est à dire que j’ai toutes les chances de le retrouver en septembre. Je démarre l’année avec une équipe de jeunes. Petit séjour à l’a­telier. Nous examinons une machine. A tour de rôle, chaque élève passe les vitesses, embraye le traînard, etc.

Le lendemain je retrouve cette classe en salle de techno et j’ap­pelle un élève au tableau pour savoir ce qu’il a retenu. Il se lève et se roule à terre. Un instant je crois qu’il veut amuser les copains. Eux aussi d’ailleurs. Mais le garçon bave. J’envoie chercher l’infirmière et le chef des travaux. Le pauvre môme a une crise d’épilepsie. Sa mère vient à l’école et jure ses grands dieux que son fils n’a jamais eu de crise. Sans doute les préjugés imbéciles. Heureusement, cela s’est produit en salle de techno et non la veil­le dans l’atelier. Si l’élève s’était effondré sur le mandrin en rotation, il risquait fort de perdre la vie. Qui aurait cherché la raison devant une mère assurant que son fils était en parfaite santé. A tout hasard, il aurait fallu sacrifier quelqu’un au destin cruel. Le maître auxiliaire sans doute.

 

Mon fils Jean Philippe (Jéphi) n’avait pas voulu continuer des études. Après avoir fait divers petits boulots mal payés, il est maintenant chez un vieux copain artisan tourneur. En outre, il vient parfois au collège, le samedi, pour apprendre certaines opé­rations de tournage.

Il aura son C.A.P. comme candidat libre. Avec une certaine chance, car, pour la première fois, il y a un travail «en lunette». Je n’ai jamais vu cela, ni avant, ni après, dans un examen.

Pour ma part, en compagnie de Delatorre, je suis les cours de Vanves. Au fil des ans, le concours se complique et il faudra, un jour, un diplôme d’ingénieur pour devenir prof de tour.

Delatorre passe tout un dimanche sur un dessin industriel. Le correcteur de Vanves le récompense par un 14. Je bâcle le même dessin en 4 heures et j’hérite d’un 6. Je taquine mon copain en lui disant que, compte tenu du temps passé, je suis plus rentable. Il sera reçu au concours et je serai collé. Normal. Je remets cela, héroïquement, l’année suivante, mais j’ai de la chance d’être accepté au concours interne.

 

Chose amusante, j’ai vu des profs d’atelier manifester du dédain à l’égard de ce concours. Amusant, parce que j’appris plus tard qu’ils avaient été titularisés sans concours dans les années 50. Mais ils ont une certaine mentalité qui me rappelle une vieille histoire.

Quand, dans mon ancienne usine, nous avions 3 semaines de congés payés, quelques vieux ouvriers avaient, en plus, un jour ou deux de congés. Quand on passa aux 4 semaines, les petits privilèges furent suppri­més. Certains râlèrent en ne cachant pas que leur joie la plus pure était de rester chez eux en sachant que les copains travaillaient. Il existe une catégorie prête à manger de la merde pourvu qu’elle, et elle seule, ait une cuillère en argent.

 

Pendant toute la période comme maître auxiliaire, j’ai fait le même travail que les titulaires. Cependant ma paie fut bien plus faible. Le responsable CGT (sympathique prof de français par ailleurs) m’expliquait que ces écarts de salaires étaient justifiés car le MA avait encore besoin de progresser ! Cependant, il refusait de me suivre quand je lui disais, qu’en ce cas, le salaire devrait baisser à partir de cinquante ans, puisqu’on commence à perdre des qualités.

 

Chose assez exceptionnelle, le directeur était d’accord avec moi pour soutenir « A travail égal, salaire égal.» Et il me soutint quand, dans une réunion de parents d’élèves, j’adjurais l’assistan­ce de refuser que ses enfants soient dans des classes dirigées par des maîtres auxiliaires. Tous les enfants ont droit à un en­seignement de qualité et cet enseignement ne peut sûrement pas être dispensé par des gens mal payés. A l’Éducation Nationale de prouver le contraire.

Mon opinion sur cette question, c’est qu’il existe dans l’industrie des dizaines de milliers d’ouvriers tout à fait capables de faire d’excellents professeurs d’atelier. L’enseignant devrait retourner, de temps en temps, à l’usine. Ce serait excellent pour ses connaissances et pour son moral, car j’ai connu trop de profs d’atelier qui se figuraient être très au dessus de l’ouvrier.

 

Ni Résistant, ni Réfractaire.

 

Après la Libération, je n’ai pas songé une seule fois à rechercher une attestation quelconque, ni à m’inscrire dans une association d’anciens de ceci ou cela. Je suis sûr qu’aucun survivant de la Compagnie FTP «Saint-Just» n’y a songé davantage.

D’ailleurs, à part les colifichets, cela ne servait à rien pour les gars travaillant à leur compte, ou dans l’industrie privée.

Devenu fonctionnaire, je suis averti que salaire et retraite seront liés au temps de Résistance, d’armée, etc. Il me faut faire un dos­sier. J’écris aux copains. Je reçois des attestations de Trévien, Darley, Ronel, Beaufrère, Rousset, etc.

Muni de tout cela, je me rend au ministère de la Défense Nationale pour apprendre qu’il y a « forclusion », c’est à dire que le délai est passé pour prétendre avoir été résistant. On me dit aussi que la « forclusion » peut être levée un jour. Je pourrai en ce cas, revenir avec mon dossier.

Bon, me dis-je. Je me suis donné assez de souci. Je laisse tomber. Cependant, si je ne suis pas résistant, je suis, au moins réfractaire. Et je prépare un petit dossier. Cette fois ça sera encore plus amusant.

 

J’ai travaillé à la LTP jusqu’en juin 1943. La LTP n’existe plus et je n’en retrouve pas trace à la chambre de commerce. Ça ne fait rien. Une attestation sur l’honneur suffit. J’aurais dû dire que j’avais travaillé dans cette boîte jusqu’en 1944. L’honnêteté ne paie pas. A partir de Juin 1943, je suis devenu « réfractaire ». Atten­tion Monsieur. Dans ce cas, l’attestation sur l’honneur ne suffit plus. D’ailleurs, il y a «forclusion». Donc, à partir de Juin 43, je n’existe plus. Si le feldgendarme de la base sous-marine vit encore, il pourrait me dire : « ça vous apprendra à faire le malin !»

En effet, dans mon collège, il y a un autre titularisé qui partit en Allemagne, plus ou moins contraint. Il travailla chez Siemens, et cela compte pour son ancienneté dans l’industrie.

J’ai une tendance malveillante à croire que, dès août 44, les gens les plus paisibles songèrent aux certificats de résistants. En vieillissant, je parcours parfois dans le journal régional les listes mortuaires et j’y trouve un nombre colossal de « résistants ». Les nazis ignoraient à quel point ils auraient du avoir peur.

 

Six heures chez les Flics

 

Le comité de liaison des groupes rédigeant des Étincelles n’exis­te plus. Devant la mort de la tendance Socialiste Révolutionnaire, j’ai renoncé à publier «Le Militant». Des copains m’ont blâmé et décidé de continuer. Ils ont sorti un numéro du Militant. Les rédacteurs des Étincelles ont pris contact avec l’organisa­tion de Frank ou avec V.O.  D’autres sont restés au PSU. Au L.E.P. je vends régulièrement deux exemplaires de « Voix ouvrière. » Je n’ai rien con­tre «La Vérité des Travailleurs», mais il est, hélas, sûr que le ci­toyen moyen ne peut lire entièrement que «Voix ouvrière».

Diffusant un tract contre l’OAS, avec un copain du PSU, un dimanche matin, à Alésia, nous sommes embarqués et conduit au commissa­riat du 14ème arrondissement. Un brigadier, assez aimable, nous dit que le PS l’a bien déçu. On lui avait promis un logement. Puis il dit à un jeune flic de rédiger un feuillet n°2. Ce flic écrit laborieusement nos noms, etc, puis nous demande de vider nos poches. Le vieux brigadier, entendant cela, crie : « Je vous ai dit un feuillet 2, pas 3 !».

L’affreux répond : « J’ai commencé à écrire.»

- « Et bien, reprenez un imprimé !»

Je devine que le feuillet 3 signifie qu’on serait gardés 48 h au dépôt. Et ce petit salaud est prêt à cela pour ne pas avoir la peine d’écrire une ligne.

De 11h du matin à 5h de l’après midi, nous demeurons assis sur un banc. Le seul but des flics : Nous gâcher tout le dimanche. J’entends un grand policier clamer : « Maintenant on met les honnêtes gens en prison ». A tout hasard je lève la tête. Non, il ne s’agit pas de nous. Le flic tient l’Aurore à la main et parle du commissaire fasciste Didés qui vient d’être arrêté. Significatif, le brigadier sympathisant PS n’a pas bronché.

Dans ce genre de métier, c’est toujours le plus réactionnaire qui donne le ton dans un commissariat.

On peut, hélas, faire une comparaison avec une salle de profs du technique. Celui qui triomphe, c’est celui qui affirme bien haut : « Les élèves sont de plus en plus nuls. » Je suis fatigué de répondre : « Et les profs de plus en plus vieux ». Maintenant je me contente d’approuver en soulignant que Jules César avait déjà remarqué cela.

 

Mai-Juin 1968

 

Et, tout doucement, nous arrivons aux grands événements. L’enseignement technique entre en grève.

Sur trois profs s’occupant des 3ème année (Tour, Ajustage, Métaux en feuilles) je suis le seul à débrayer, mais tous les élèves ont stoppé !

Les profs non grévistes viennent chaque jour au LEP, pour jouer aux cartes, ou se lamenter sur les temps présents.

Le jour de la reprise, en juin, je suis au travail. Toute mon équi­pe d’élèves est là. Mais les ajusteurs et métaux en feuilles ne reprendront que le surlendemain «pour emmerder leurs profs qui ont fait les jaunes.» Ce qui fait, qu’au cours de cette période, le gréviste a travaillé plus que les non grévistes !

Pendant cette période, outre les manifestations de l’UNEF, Jeannette et moi étions souvent avec le Comité d’Action du 5éme qui avait occupé le théâtre de l’Épée de Bois.

Ce comité créa une bonne partie des chansons de Mai 68 et organi­sa plusieurs fois, dans la rue, devant un millier de personnes, des sketchs contre le racisme et sur la vraie nature de la démocratie bourgeoise.

 

Retour chez Ernault

 

Un jour de juin, Delatorre et moi, avons rendu visite aux copains qui occupaient l’usine. Le directeur qui errait comme une âme en peine nous salua aimablement. Le camarade Thierry nous raconta une histoire instructive dont le héros fut un contrôleur du nom de Belin.

J’avais connu ce gars à l’usine. Il était embauché après moi mais ne fut pas dans le paquet des licenciés.

Belin était membre du PCF à Malakoff, municipalité communiste. Il vendait l’Humanité-Dimanche dans les HLM. Cependant, à l’usine, il était sage comme une image et refusa toujours d’être candidat délégué.

Or donc, en juin 1968, des étudiants demandèrent à visiter l’usine. Au cours d’une réunion, Thierry appuya leur demande. L’inodore, l’incolore Belin trouva enfin la force de s’exprimer pour attaquer violemment Thierry. Belin ne voulait pas que des étudiants entrent dans l’usine. Pour une fois que le patron et Séguy étaient totalement du même avis, l’héroïque Belin ne pouvait se taire.

Donc, il prétendit donner une leçon de syndicalisme à Thierry, qui irrité par ce gars qui n’avait jamais bougé un doigt pour la dé­fense des revendication, répondit par une paire de gifles. Les ouvriers invitèrent les étudiants dans l’usine et discutèrent longuement avec eux.

Puis, ces étudiants organisèrent une collecte dans le quartier, au profit des grévistes de chez Ernault.

En juillet 1968, j’ai rédigé la revue de presse qui suit, et dont une partie fut publiée, en feuilleton, dans «Voix Ouvrière».

 

 

André Calvès