Transcription de la lettre de Gérard Trévien concernant la mort de Yves Bodénez

Vendredi

Cher vieux André

Je viens d’avoir ta lettre. Il était temps que tu donnes signe de vie. Je ne voulais pas t’écrire car pour moi « à bientôt » ce n’est pas si loin qu’à ton idée. Je vais très bien et fume comme un sapeur. J’espère ne pas fumer tout avant ton arrivée. J’ai hâte de te serrer la main, tu sais tu m’as l’air toujours aussi bohême. J’ai repris le travail. Ici ça n’a pas l’air d’aller sur des roulettes, et les tuiles se succèdent. On espère remonter sous peu. Liber ( ?) t’a appris la mort d’Yves, pauvre vieux, il n’a pas eu de chance, il est mort dans le courant de mars, l’année dernière. Il a pris froid à une désinfection où nous avons passé la nuit dehors dans le ( illisible à l’endroit du pli détérioré par le ruban adhésif)

… travaillaient dans le tunnel de Dora. On ne sortait que 3 heures par jour on dormait dans ce tunnel, inutile de te décrire l’atmosphère, fumée, poussière, poudre, tu vois ce que c’est. Il est resté deux jours sur une paillasse dans un mauvais état mais avec un moral bon tout de même. J’ai fait ce que j’ai pu pour lui, pas grand-chose puisque je ne le pouvais. Il est monté ensuite au Rever ( ?) (Hôpital) du camp et a du mourir assez rapidement, manque de soins.

Si tu veux des renseignements sur notre activité à Compiègne et Buchenwald, va trouver Liber, il était avec nous, ça m’évitera de faire un journal de ma lettre. A Dora, nous étions quatre, Riquet de Nantes, un gars à Yves de Kerhuon appelé André Floch, chic type mais pas formé du tout, Yves et moi. Riquet est rentré. Nous étions bons copains et quand nous avions le temps, on discutait.

Floch n’est pas encore revenu, s’il revient ? Je l’espère, je l’ai quitté le 2 avril en bonne santé mais leur évacuation a été assez dure. Il a du quitter Dora le 4 ou le 5. Moi j’avais été vidé avant, mesure de prudence des « droits communs allemands » qui nous dirigeaient. J’ai été expédié en Kommando de discipline pour le travail de mine ( ?) comme forte tête avec quelques autres Français. Heureusement que l’évacuation a eut lieu le lendemain, et après 9 jours de route (200 km) nous avons été libérés par les Américains, je t’expliquerai mieux pour la suite. Parlons d’Yves.

Tu te rappelles qu’il avait eu quelques flottements avant les arrestations. Nous avons effacé ça à Compiègne car nous avions besoin de toutes nos forces pour travailler dans le camp. Malheureusement, le départ pour l’Allemagne a été trop rapide et Buchenwald nous a vu regroupés, pour ce qui concerne ces camps et notre travail politique, vois Liber…

…J’aimais son don d’observation des gens. Ça m’a amusé. Maintenant je ne regrette pas d’être venu ici, me dit-il, c’est quelque chose de presque indispensable à tout militant révolutionnaire, on voit des individus sous une autre face, la priorité de l’argent et de la classe sociale n’existe plus. Ici nous sommes égaux. Regarde le commandant ramasser les croûtes de pain qui traînent. J’ai discuté avec cet officier, assis côte à cote, aux chiottes, j’avais envie de le traiter de matérialiste. Yves prenait plaisir dans la société des officiers. Il s’était fait un ami en la personne d’un colonel et si j’avais envie de vraiment m’amuser, je les écoutais. Yves le tutoyait et c’était le Colon qui lui disait vous. J’enviais sa façon de les attaquer et de les convaincre. J’en ferai un militant de ce colonel, me disait-il en riant. Je suis trop ouvrier, trop brusque pour discuter avec ces types là. J’aurais voulu être comme Yves, mais je ne pouvais. A chaque fois que j’en prenais un, je manquais de me battre avec lui, c’est plus fort que moi.. Yves regrettait que tu ne sois pas avec nous et j’aurais voulu te voir aux prises avec les bourgeois. Je crois que pendant un certain temps ils t’auraient plus intéressé que les prolos. Nous étions vêtus assez bizarrement de défroques de toutes sortes et je me rappelle Yves s’extasiant sur un bonnet à poils de lapin d’une drôle de forme : André aurait sûrement changé sa margarine pour cette coiffure, disait-il, ou pour ce boutons à faucille et marteau. J’ai l’impression qu’il ne se trompait pas !

Liber donnait des leçons de marxisme à des gars du PC. Il s’y prenait tellement bien que ces types ne le lâchaient plus. Je ne sais ce qu’ils sont devenus. Nous avions parfois des réunions pour mettre au point notre dispositif de bataille et des mesures de sécurité. Avec Yves nous parlions souvent de Le Corbusier et de ses réalisations. Il était très épris de la « Cité Joyeuse ». Je crois que sur ce point, Alain et lui devaient s’entendre, c’est peut-être très joli mais il y a autre chose à faire avant.

Quand à Buchenwald on vous parlait de Dora, c’était le camp « d’où on ne revient pas » et le premier transport, nous y étions. A quoi bon s’en faire, dis-je, on ne meurt qu’une fois, répéta Yves. Pauvre vieux, un mois après il n’était plus. Maintenant quand je chante « Les survivants »

            …Brisé, torturé dans les bagnes

            Vaincu, tu terrasses la mort…

Je pense à lui, et ai un frère à venger.

A ce camps, nous étions comme des bêtes, pas la moindre minute à nous même, on ne pouvait discuter qu’avec les copains de travail, pour moi je n’avais que des bourgeois dont beaucoup sont morts, et quelques prolos dont quatre d’intéressants. Je n’ai pas de chance avec mes copains, deux ont suivi Yves, et je viens d’apprendre la mort du troisième et meilleur pendant l’évacuation. C’était un grenoblois. Le quatrième est un vieux militant communiste, secrétaire de syndicat que j’ai convaincu des erreurs du PC et de la mort de la troisième (Internationale) et qui m’a fait plaisir, le jour où il m’a dit que c’était à la Quatrième de relever le drapeau. J’ignore s’il est encore vivant. J’espère le savoir bientôt.
Comme je te l’ai dit, nous étions commandés par les SS et pour la direction du camp : cabanes, douches, vêtements, etc… Sur le travail dans les Kommandos, par des droits communs allemands ou alors par des Polonais, des Tchèques. Ces brutes profitaient de toutes les occasions pour nous frapper ou nous voler. Ce qui me console, c’est que j’ai tué l’un d’entre eux avec l’aide d’un copain. J’ai écrasé sa tête comme on écrase un crapaud. Il en avait fait mourir, je suis heureux de les avoir vengés. Les politiques allemands n’étaient pas nombreux dans mon camp, et ne valaient pas cher non plus. J’ignore ce qu’ils ont fait pour être « politique », je n’ai connu que deux à peu près potables et encore inabordables pour nous simples Halflings (hobbit ?demi-portions ?). Je vais m’arrêter car je ne suis pas loin du journal. J’espère pouvoir te serrer la main sous peu et discuter de nos tribulations depuis octobre 43. J’oubliais de te parler des Polonais. Il peut leur arriver quoi que ce soit, je ne lèverai pas un doigt pour les défendre, ne crois pas que je suis patriote, loin de là, je n’ai pas changé d’idée, je l’ai au contraire renforcée, mais ils se sont montré plus bas qu’un homme puisse descendre, et cela dans tous les camps. Quant aux Russes, je me demande s’ils savent ce que « communiste » veut dire, mais ceci est une autre histoire. Je ne parle pas des Français, à part ceci pour te donner une idée : le neveu du commandant d’aviation (je crois) Jouanneau a aidé un SS à porter son sac pendant l’évacuation, c’était un Gaulliste !

Plus de place

A bientôt, vieux frère

Gérard