L’hiver 1943-44

Ecrit à rapprocher de « février 44 »

 

L’hiver 43 a été plutôt minable à Paris. Par l’intermédiaire d’une militante communiste dont je venais de faire la connaissance, j’ai eu la clé de l’appartement d’une israélite qui, craignant la police, avait changé de logement. ça n’était pas idéal, puisque les flics pouvaient, à tout instant, venir faire un tour et me trouver en cherchant madame, mais je n’avais pas le choix. Ils ne sont d’ailleurs jamais venus. Le logement avait une sérieuse réputation de désert. La compagnie d’électricité avait coupé le courant, le gaz aussi. Je me glissais le soir dans le pâté de maisons, rue Stendhal. Il n’y avait pas de lit, mais une sorte de fauteuil faisait l’affaire. Il faisait tout de même très froid. Plus encore, du fait que je ne mangeais qu’un ou deux sandwichs par jour. Sauf le dimanche qui se déroulait chez de vieux amis de la famille.

Ah ! Ces dimanches, ce repas de midi. Oui, j’y allais seulement le dimanche. C’est drôle au fond. Je ne sais qu’elle histoire je leur avais raconté, histoire qui m’interdisait de me faire héberger plus d’une fois par semaine. Ils ne croyaient d’ailleurs pas du tout cette histoire. Ils savaient que j’étais en fuite, et je me doutais bien qu’ils le savaient. On ne se posait pas de questions.

 

Plus tard, quand je suis devenu FTP j’ai continué à les voir le dimanche assez souvent. Mon mauser me faisait parfois mal au ventre quand j’étais à table. Un beau jour, je l’ai retiré pour le glisser provisoirement dans ma poche, et ça n’a étonné personne. On glissait très simplement de l’écoute de la radio aux propos de colère, et de-là, au port d’arme.

 

Mais, en novembre 43, je n’en étais pas encore là.

Un jour, Francis m’a dit de porter un 6,35mm à je ne sais plus qui. Il fallait prendre le métro. Francis a exigé que le pistolet soit placé dans un pain rond. Et, en plus de ça, il a ouvert la marche dans chaque station de correspondance. Ça m’a bien paru un peu cucul. Deux mois plus tard, ça m’aurait fait rire pendant une heure. Tout bien pesé, ça n’était pas déraisonnable. Francis était un type très courageux. Tout dépend de l’activité choisie et de l’importance qu’on donne à telle forme de travail.

 

Pendant un temps, j’ai bossé avec lui. Je m’imaginais savoir rédiger correctement un papier. Il m’en a fait recommencer sept fois. J’étais furieux ce jour là, furieux et en même temps assez satisfait d’avoir réussi à fermer ma bouche.

Le comité de rédaction de « La Vérité » se réunissait chez Maria, belle fille d’origine polonaise qui, avant guerre, affolait paraît-il, les gars dans les meetings, en leur murmurant avec son accent prometteur : « Demandez « Octobre Rouge » camarades ! »

                                                                                  

Pendant trois semaines ou un mois, j’ai eu comme boulot, la revue de la presse clandestine. Dans ce but, on me remettait « Défense de la France », « L’humanité », « Libertés », « Libération », etc.

Il ne pouvait être question de me donner un sou pour vivre. Un jour, Simone, la copine qui m’avait trouvé une piaule, me dit qu’elle était en contact avec un personnage entouré de mystère. Le genre « agent de renseignement très occupé ». Après présentation, il m’annonça que je pourrais être très rapidement intégré dans son réseau, je n’ai jamais su lequel, et me donna 2 000 F à titre d’avance. Comme je n’avais fait aucune allusion au régime sandwich, son geste m’étonna.

 

Cinq jours après, ma première et dernière tache consista à porter une lettre dans une certaine rue, à une certaine heure. Le type répondant au signalement, reçut la lettre, et, comme convenu, j’attendis la réponse. Elle fut verbale. Le type maugréa que Machinchouette annonçait chaque fois plus d’agents sans que les renseignements augmentent d’autant, puis il me fit la commission : « Bonne note sera prise ».

Je suppose qu’il s’agissait du fric que Machinchouette toucherait pour ses agents. Au retour je fis mon rapport : « Bonne note sera prise », et reçus pour ce fait d’arme la somme de 1 500 F Ce fut la dernière fois que je vis Machinchouette. Simone fut d’accord pour reconnaître qu’en dépit, ou à cause de l’argent, cette organisation semblait farfelue, et en tous cas, pas engageante. A cette époque nous avions un préjugé défavorable à 1’égard des mouvements trop riches.

 

Dans cette même période, j’ai trouvé un logement potable en faisant la connaissance d’une fille qui m’a invité chez elle. Nous n’avons jamais fait l’amour, mais j’ai habité trois mois chez elle. Elle était un peu fofolle mais brave fille. Possédant deux pièces, elle m’en prêta une. Elle gagnait sa vie en vendant des crêpes, de ces infâmes petites crêpes de l’occupation où on trouvait de tout sauf des oeufs et de la farine. Pourtant ces crêpes m’ont souvent paru bonnes. Sylvie m’asticotait un peu pour que je couche avec elle. Ça ne me disait rien, vraiment rien. Je voulais coucher avec une de ses copines qui n’en avait pas envie. C’est ça la vie. Un petit statu quo s’est établi. Chacun emmenait ses conquêtes. Sylvie était forte sur les confidences.

 

Parfois, elle partait faire des courses et revenait précipitamment parce qu’elle avait oublié sa poire à injections. La première fois que je me suis étonné, elle m’a dit que celui qui sait très exactement ce qu’il va faire quand il sort, est quelqu’un de très malin. Elle tenait parfois des raisonnements judicieux.

 

C’est pendant que je logeais cher elle que je suis entré dans les FTP. Depuis quelque temps, ça me travaillait. Combattre, autrement qu’en écrivant, qu’en collant des tracts ou qu’en parlant. Je ne peux pas expliquer exactement, pourquoi ça me chiffonnait. La première pensée qui me vient, c’est la vue des affiches allemandes dans les rues et le métro : Untel fusillé. Untel terroriste, fusillé ! C’est ça, oui, et puis, l’impression que les gens regardaient ces affiches avec la frousse, ou du contentement, ou de l’indifférence. Tout ça a du avoir de l’importance. Les nazis étaient si contents d’avoir fusillé un, deux, trois, quatre, et plus, que ça devait être très important de leur prouver vite que le total des terroristes n’avait pas diminué.

 

Les collaborateurs étaient si bavotants, si salauds, si tout ce que je déteste, en écrivant sur les Manouchian, Witchitz, Alphonso que, sûrement, en rentrant dans les FTP, c’était le moyen le plus rapide, le plus sec de battre les fascistes, et d’emmerder les innombrables cons racistes de tous bords, qui avaient dit jadis, sur le compte des Alphonso, bien des choses en somme. Je ne vois aucune bravade à entrer dans les FTP. Plutôt quelque chose comme une envie de mourir propre, si ça devait arriver.

Pourquoi, particulièrement le FTP ? Parce que les Allemands leur faisaient de la réclame en les fusillant, et en s’inquiétant de leurs actions.