L’insurrection de Paris

 

Nous sommes cinq FTP de la compagnie de la garde.

Auparavant, nous étions dans la compagnie Saint-Just, mais après l’exécution du maire de Puteaux, on nous a séparés de la compagnie pour former un groupe spécial motorisé. Nos deux bagnoles sont dans un garage près de la République. Le patron sait qui nous sommes et on ne paie pas de location.

En dehors des opérations, dont le plan est apporté par le régional FTP nous passons nos journées en promenades ou à dormir et nos soirées à récupérer des armes sur des flics et des soldats allemands.

 

Paris est calme, peu de gens dans les rues. Des bagnoles allemandes passent de temps en temps. Il y a, pour l’instant, une guerre d’affiches. Le FN en placardé de belles en couleurs. Les frisés ont répondu par de petites affiches d’avertissement. Le préfet s’est mis de la partie également et prévient que le couvre-feu est avancé. Quant au PCF, il s’empresse de demander « le respect de la propriété privée, commerciale…et autres ».

Autrement dit, le combat est limité entre les gens qui gagnent 3000 francs par mois et au-dessous.

Deux gars de la compagnie Guy Moquet prennent contact avec nous (Yannick et ?)

Guy, libéré de la santé, nous rejoint tout joyeux. Le groupe est plutôt empoisonné (contrarié ? NdR). Les contacts sont coupés depuis près d’une semaine. Aussi, on prend les décisions. Guy et moi allons vers le Boul’Mich. Les autres téléphonent à Simone Boisson, pour demander des précisions.

 

Nous arrivons au coin des boulevards St Michel et St Germain, il y a une cinquantaine de gars armés de diverses manières. Quelques-uns uns ont des fusils et le résultat, c’est une demi-douzaine de camions allemands, plus ou moins démolis. Les autres ont des révolvers 7,65mm. Ils tirent aussi quand les camions passent à toute allure, mais c’est une perte de munitions.

 

Près de la Seine, des flics avec des fusils mitrailleurs.

Un agent arrive en courant. Il agite un papier : « c’est la trêve ! » On s’engueule un peu. Le flic braille : « C’est un ordre ! » Guy lui répond paisiblement « Tu nous emmerdes ! ». Un ordre de qui ? On croyait commencer la bagarre contre les gens « qui donnent des ordres » et jusqu’à preuve du contraire, on ne connaît pas de chefs dans la préfecture.

Mais l’union sacrée règne. Qui se douterait qu’il y a des petites salades qui se manigancent au sein de la résistance ! On l’aurait su, n’est-ce pas, en lisant l’Humanité clandestine. Bref, on a tout de même l’impression qu’on se fout de nous. Tout le monde dit « Ce n’était pas la peine de commencer pour en suite faire une trêve permettant aux frisés de s’en aller…Ils s’en allaient bien sans cela. »

Par contre les flics sont joyeux et manifestent leur contentement en lâchant des rafales de fusil-mitrailleur ver le ciel… Façon de parler, car les rafales se logent dans les volets d’une maison, au quatrième étage et des gens apparaissent en gueulant, aux fenêtres. Les tireurs s’excusent, les autres répondent qu’il n’y a pas de quoi. Tout finit bien, il n’y a pas de contrainte. On fait l’amour ou on fait la guerre. C’est au choix.

 

Guy et moi décidons de rejoindre la République. Près de la Cité, au nom de la trêve, les flics relâchent un camion de militaires allemands. Les autos circulent avec haut-parleurs : « Trêve, trêve ! » Sur les bagnoles, il y a un flic allemand et un flic français (ça ne sera as écrit dans l’ Histoire de France) Nous faisons trois cent mètres et un camion allemand nous double en tirant au petit bonheur sur toutes les maisons. La trêve, c’était pour rire !

 

Arrivés à République, les bagnoles sont parties dans le 19ème. Nous filons vers cet arrondissement et trouvons les copains entourés d’une foule enthousiaste.

Tout le monde est insurgé, ça fait drôle à voir. Les flics, les fonctionnaires de la police braillent leur joie comme tout le monde. On dirait vraiment qu’ils étaient opprimés ! Voilà les agents qui nous tâtaient dans le métro et qu’on désarmait le soir. Voilà les gendarmes frères de ceux qui ont conduit les copains à Chateaubriand. Ca en fait des masses de résistants.

Ô Ehrenbourg, viens donc crier un peu « Il n’y en a de bons que ceux qui sont morts ! » Pour une fois ta phrase risquera d’avoir un sens.

 

Il y a déjà pas mal de lieutenants, de capitaines. Du moins, on entend les jeunes les appeler ainsi. Ces capitaines ont l’age mûr. Beaucoup ont l’allure d’officiers de carrière. Enfin, sur toute cette masse, il n’y a, à peu près que nous qui avons des armes. En un sens, ça fait plaisir. Chacun raconte les circonstances dans lesquelles on a pris ces engins. Non, monsieur ! Cette Sten ne nous a pas été parachutée… Pas de danger ! C’est pris aux miliciens qui héritaient plus souvent que nous des cadeaux de De Gaulle.

 

N’empêche qu’il y a de la gène. Tous ces derniers temps, on avait peu lu les journaux clandestins. Chacun avait la vague impression que ça barderait le jour de l’insurrection. Déjà nos autos portent de tous cotés des faucilles et des marteaux. Or tout le monde a l’air d’avoir reçu la consigne de fraterniser. Où sont donc les fascistes ? Où sont les bourgeois collaborateurs ? Où sont les larbins de l’Etat bourgeois oppresseur ?

 

Il y a juste trois vieilles putains qu’on est en train de tondre sur la place de la Mairie…. Et cette mairie est occupée par les flics. Ils sont tous résistants !

On réalise ça difficilement. Il faut seulement lutter contre les Allemands !

Vieille habitude FTP, les copains disent « En dix minutes, on viderait la mairie de tout ses poulets. » Seulement, voilà, il faut se battre seulement contre les frisés. On a vaguement l’impression d’être volés. Le coup des putains tondues est drôlement astucieux, dans le fond ! Chaque type qui a coupé une mèche, s’imagine qu’il a effacé des années de tyrannie. Une somme formidable de colère s’efface après une bonne tonsure. Le peuple est content. Ça fait le même effet que de prendre la Bastille et ça ne gène personne ! Il y a une formule à retenir pour tous les tyrans de l’avenir ; au lieu de Suisses on emploiera des prostituées.

 

Première expédition :  « Attaquer un groupe d’Allemands qui assiègent une maison, rue Hautepoule. » Nos autos partent. On prend la rue en enfilade. Le temps de voir une dizaine d’Allemands ‘effondrer et déjà nous ne sommes plus dans le prolongement de la rue.

Par la suite, nous apprenons que les Allemands survivants ont criblé toutes les maisons du coin à coup de mitraillettes.

Quelques gars de la compagnie Guy Moquet viennent de nous rejoindre. La compagnie Saint-Just est reformée. L’autre portion de la compagnie tient le 18 ème sous le commandement de Fenestrelle.

On hérite également d’un type du PCF qui adore prendre des attitudes de général : « Telle auto ne sortira pas !… je le défends ! » La bagnole sort quand même, mais il est content. Il prépare son immortalité.

 

La barricade du Pont de Flandres demande une équipe pour ramener sept prisonniers. Guy et Yannick sont les héros de l’aventure. Un camion allemand s’est engagé en vue de la barricade. Les FTP ont ouvert le feu. Le camion a stoppé. Deux Allemands tués, un blessé. Les survivants se sont planqués derrière le camion et ont hissé un chiffon blanc. Comme Walter nous l’a raconté par la suite : «  Je m’étais fait beaucoup de chagrin pour trouver un linge dans le camion ».

Guy a crié aux Allemands de marcher vers la barricade. Eux ont fait signe à Guy de venir les chercher.

C’était délicat. Le premier qui montrerait son nez risquait de recevoir une balle. Celui d’en face étant, par définition, un homme capable de toutes les trahisons.

Le héros ne peut résoudre ce problème. Le révolutionnaire peut avoir une solution. C’est donc Guy qui est sorti. Il a marché tranquillement pendant les cent mètres qui le séparaient du camion. Tout le monde était inquiet pour lui, mais il faut croire que les « Frisés » voulaient tout faire pour déplaire aux futurs écrivains de la collection « Patrie ». Ils n’ont pas tiré, se sont montré et ont tendu leurs armes. Guy est revenu en tenant Walter par la taille afin que personne ne tire sur le groupe qui suivait derrière, à la file indienne.

 

Le reste de la journée s’est passée à interroger les soldats.

Walter seul parle français à peu près. Etudiant, 25 ans. Il est loin d’être communiste ; c’est un bon petit bourgeois qui n’est pas content quand on lui dit qu’on va embrasser sa femme avant lui.

Tout le monde vient contempler les Allemands avec ravissement. Pour la première fois, chacun peut engueuler librement la Wehrmacht. D’ailleurs, la plupart des engueulades consistent en « tu vois bien que les Rouges ne sont pas des sauvages ! Katyn…propagande ! »

Un tas de gens viennent contempler les prisonniers. Ils crient plus que nous, mais comme ils n’ont pas participé à la prise, on les vide.

Pour les Allemands aussi, nous sommes un sujet d’étonnement. On dirait des sauvages autour d’un phonographe. Ils s’inquiètent, nous regardent, nous vient rire, sourient un peu, s’inquiètent encore, puis rient enfin. Les terroristes ne mordent pas.

Il n’y pas de quoi se moquer. Ils ne sont pas les seuls à avoir cru à l’homme au couteau entre les dents.

Walter était étonné de voir des communistes qui ne massacrent pas les prisonniers.

Il s’habitua très vite à cela et à penser que les Rouges étaient des hommes comme lui. Mais au début il fut surpris.

Walter est tout à fait petit bourgeois, il ressemble comme deux gouttes d’eau aux braves gens qui lisent « Le Figaro » et qui le traiterait de « sale Bôche », lui, leur frère jumeau. Oui Walter comprit vite !

Souvent, je l’ai observé. Quand les FTP ramenaient un prisonnier, le nouveau restait silencieux pendant quelques temps puis commençait à engueuler Walter et les autres. Je ne comprenais pas les paroles, mais il était facile de deviner que le nouveau était fâché de voir les autres prisonniers parler amicalement aux FTP.

Walter répondait, prenait des témoins. J’entendais « Arbeiter » « Communiste » puis Walter venait serrer la main d’un FTP sous les yeux du nouveau…ahuri !

Il m’était facile de saisir la conversation, sans doute parce que j’ai souvent eu des propos semblables à tenir à des Français dans le 19ème.

 

Bien entendu, la vie que nous menons est tout à fait désordonnée. Il y a bien une salle pour les prisonniers, il y a bien une garde désignée. Mais la salle des Allemands est toujours pleine de FTP qui fument, dorment ou discutent avec Walter en attendant le signal de courir aux autos.

 

Nous devons attaquer des Allemands qui sont dans une entrée de métro, près de Jaurès. Il y en a une dizaine, d’après le rapport. Les deux bagnoles partent. On passe près de l’endroit indiqué. Rien en vue. Puis, pan, pan, pan, les frisés nous ont vus. On fait demi tour et on revient par une autre avenue

Au moment opportun, Jo aperçoit un convoi d’une dizaine de camions allemands, avec des mitrailleuses sur les toits des véhicules. Ce convoi roule vers la place. Nous avons juste le temps de faire un crochet et on entend les mitrailleuses. Au bout de 10 minutes, l’auto de Gilbert nous rejoint. Elle est criblée. Les copains ont descendu les Allemands du métro, mais ils n’ont pas entendu le convoi qui a ouvert le feu.

 

Une mitraillette a été arrachée des mains de Guy par une balle, puis un joli 7,65mm que j’avais récupéré Porte d’Orléans. Guy a eu de la chance, mais Gilbert a été blessé à la tête, superficiellement, heureusement.. Il conduit en regardant la cime des arbres de l’Avenue. S’il avait gardé la tête droite, il n’en aurait plus.

Devant la mairie, la foule s’est assemblée et contemple la voiture percée. Gilbert en oublie sa blessure et nous trouvons là une belle occasion pour demander aux flics, pour la énième fois : « Qu’est-ce que vous foutez ? »

Qu’est-ce qu’ils foutent ? Ils ont trouvé une activité. Ils procèdent aux arrestations de collabos. Ils les interrogent.

Un milicien vient d’être arrêté par une patrouille de FFI. Il avait tué quatre personne en tirant de sa fenêtre. Ce que je peux affirmer, c’est qu’il a une gaine de révolver à sa ceinture.

La patrouille de FFI le confie aux flics qui constituent dans la mairie un petit tribunal.

Nous venons jeter un coup d’œil, curieux. Le jugement est rapide. Le type avoue avoir été dans la milice puis dans les SS. Il était brun, mais s’est fait teindre en roux au moment de l’insurrection. Il nie avoir tiré de sa fenêtre. Un flic lui donne quelques coups de poing. Il nie toujours.

Un autre agent lui dit : « Salaud, tu mérites douze balles », puis n, nous apercevant, le flic ajoute « tenez les FTP, si vous voulez descendre ce fasciste, embarquez le. »

Nous ne nous attardons pas à faire remarquer aux agents leurs délicates façons de se dérober lorsqu’il faut commettre un acte en dehors de la légalité.

 

On emmène le type. Devant la mairie, une foule de trois ou quatre cent personnes gueule « fusillez le devant la poste ! »

Je voudrais le fusiller dans la cour car la vue de cette foule n’est pas très sympathique à observer. Guy pense au contraire que la question du sadisme des gens, c’est un détail. Il faut fusiller le gars en public. Ce sera une petite revanche pour tout ceux qui ont perdu des amis et des copains sous les balles nazies et dans les camps de concentration. Or il y a beaucoup de ces gens là dans cette foule qui hurle. Aussi, il ne faut pas faire de théories inutiles sur le « sadisme ».

 

Il me semble que Guy a raison. Le milicien a assisté à toute notre conversation. Il se met à gueuler aussi en voyant que cinq FTP forment un peloton.

Il me donne tous les noms « Capitaine », « Commissaire », « Commandant, vous n’allez pas me tuer comme cela, etc. » J’essaie de le raisonner, en lui disant d’être un peu sérieux et de nous faciliter la tâche. C’est une situation empoisonnante car le type ne veux rien entendre, naturellement, et s’accroche à moi comme un coquillage sur une roche.

 

Jo s’approche et lui tire une balle de révolver en pleine poitrine. Il me lâche et je recule de quelques pas juste avant que le peloton tire. Mais le fasciste s’écroulait déjà et il reçoit la rafale en plein crâne. Le spectacle est plutôt dégoûtant. Les brancardiers se dépêchent d’emporter le corps pendant que la foule applaudit et se disperse. Brantonne devient pale et fait demi-tour en rentrant dans la poste.

 

C’est bien vrai que les circonstances d’une mort sont plus impressionnantes que la mort elle-même. Ce crâne ouvert faisait vraiment un drôle d’effet.

 

Interrogatoires de Fascistes

Le premier est un capitaine de la milice du RNP. Il ment, il pleurniche. Aucun des types qu’on interroge ne montre la moindre dignité. Quand on pense aux camarades fusillés par les nazis, on méprise drôlement ces nazis.

Le capitaine du RNP prétend ne connaître aucun milicien. Je l’interroge poliment, mais il faut que je passe l’interrogatoire à Jim. Jim obtient des noms à coups de poing, de pieds, de tête. Le RNP s’est écroulé en marmelade. Il m’est impossible de faire ce travail, mais il faut qu’il soit fait. Jim aime assez cette besogne car il a reçu lui-même un bon passage à tabac sous le régime de Pétain. Comme il a la carrure et les connaissances d’un boxeur, il fait du punching-ball avec les collaborateurs et il obtient toujours beaucoup de renseignements…

 

Un copain a déniché une vieille mitrailleuse en morceaux. C’est Schneider qui est chargé de la remettre en état. Schneider est un Allemand émigré, volontaire en 1939 dans la légion étrangère, puis mobilisé par Hitler en 1942. Il est venu se rendre en civil et parle français. Malgré toute sa bonne volonté, il n’arrive pas à monter l’engin, il manque trop de pièces. C’est dommage, car ça serait très pratique au coin de la rue Laumière et de l’avenue Jean Jaurès, où les Allemands passent fréquemment. Ils ont même une certaine audace.

 

Des agents viennent nous chercher parce que quelques Allemands sont en train de barboter une conduite intérieure de la police à 150 mètres de la mairie. Les flics ont toujours du toupet ! Enfin, on y va. Les Allemands disposent de fusils et nous en avons peu, hélas. Guy et Jo foncent en sautant, si on peut dire, d’arbre en arbre. Ils se planquent à quinze mètres de l’auto derrière une bicoque en planche qui est vite transformée en écumoire par les Allemands. Les copains ripostent, les frisés se retirent avec un ou deux blessés, mais l’auto a pris un bon coup et je doute qu’elle soit encore très utilisable.

Nous regagnons notre poste et on transfère tout le matériel dans l’immeuble HPC, à deux pas de là, car la poste fait déjà ses préparatifs en vue de refonctionner. Les postiers tiennent des réunions fréquentes et tous sont fidèles au poste !

Il y a une certaine mentalité qui se développe : tout va être fini, il n’y a plus besoin de s’en faire.

A plusieurs reprises, nous demandons aux responsables du PC, du FN, de la municipalité, etc, de faire construire une barricade avenue Jean Jaurès. Mais personne ne se décide.

Les copains, ahuris de voir les agents dévorer des sandwichs au beurre à la porte de la mairie, m’envoient trouver le maire. Je gueule un peu fort et le maire (communiste) me répond que nous sommes des soldats, nous devons être disciplinés, etc, etc. Il se garde de répondre sur la question et je m’en vais sans résultat. Voilà un défaut FTP : nous ne sommes pas à l’aise dans une mairie. On se bat et on voit tout un tas de gens qui s’installent et qui parlent en maîtres. On a des révolvers et eux ont des cachets et des circulaires. Et ce sont eux les rois en fin de compte.

Je rejoins les copains qui sont plutôt furibonds, d’autant plus que le bruit court que deux fûts de vin sont arrivés au poste de police. On va se consoler en discutant avec nos prisonniers. On a vaguement l’idée qu’on est les poires de l’histoire, et ça fait du bien de retrouver nos Allemands. On est entre poires !

Il y a un coiffeur viennois qui m’a demandé sérieusement « Christian, je voudrais m’enrôler dans les FFI. » Moi je veux bien mais ça ferait un scandale avec tous les chauvins qui se pavanent en ce moment.

Deux grands Géorgiens ne parlaient presque jamais. Ils devaient être volontaires dans l’armée allemande, car un jour nous avons eu la visite d’un FTP, prisonnier soviétique évadé, et ce dernier a engueulé nos deux géorgiens d’une façon soignée.

On a un petit vieux, infirmier allemand. Il est envoyé à Jaurès pour parlementer avec les soldats retranchés dans le coin. Le petit vieux revient avec un FFI. Il s’était perdu et c’est lui qui a demandé au FFI de le reconduire à notre poste ! Le petit vieux ne se casse d’ailleurs pas la tête ; il ne réalise pas bien qu’il est prisonnier. J’ai déjà fait le grand sacrifice d’aller lui acheter une pipe dans un bureau de tabac ouvert par hasard. A présent, il veut un jeu de cartes. On n’en trouve pas. Il me harcèle et prend tous les FTP à témoin que je ne veux pas lui donner de cartes. Il est tellement embêtant que je lui braille à l’oreille « toi, prisonnier ! Gefangen ! »

Il sourit béatement et répond dans un jargon franco-allemand : « Ja, ja, gefangen. Cartes, Christian ! »

La bande de prisonniers augmente. Il y a enfin un qui a été dans le PC allemand, c’est un vieux mineur de la Ruhr. Il parle peu et ne sait pas un mot de français. De temps en temps, je l’entreprends : « Luxembourg, Liebknecht, etc. » Il me répond mais tout ce que je crois saisir, c’est qu’il accuse les sociaux-démocrates d’être responsables du triomphe de Hitler.

 

Guy avait un fusil Mauser et un pistolet de 9 mm pris sur des frisés au pont de Flandres. Un type lui a barboté ses armes pendant qu’il dormait. Il en est furibard pour toute la journée. Aussi, à présent, nous ne recevons que les FTP à notre siège. L’entrée est gardée, mais à l’intérieur, il y a une sympathique pagaille. Dans la salle des prisonniers, Nono est de garde avec un autre copain. Ils dorment paisiblement sur une table et c’est Walter qui surveille les mitraillettes afin qu’aucun intrus ne vienne les prendre. Ca ne sera marqué dans aucun livre d’Histoire de France, mais c’est pourtant une vérité que tous les FTP du 19ème peuvent affirmer. Il n’y a qu’avec nos prisonniers qu’on est sûrs de ne pas voir nos armes disparaître. Pendant toute l’insurrection, ils auraient pu se rendre maîtres de notre poste comme ils l’auraient voulu. Au fond, ils l’auraient peut-être fait s’ils avaient eu l’impression d’être prisonniers ; mais tout le monde mangeait la même soupe, tout le monde bavardait en famille. C’est difficile d’expliquer ce qu’on éprouvait, mais Walter et les autres devaient ressentir la même chose. Pourquoi auraient-ils sauté sur nous pour prendre nos armes puisqu’on leur prêtait tout notre attirail quand il leur prenait la fantaisie de voir comment on démonte une mitraillette Sten ou un autre engin.

En réalité, on état tous contents d’être débarrassés des SS ; et encore, les prisonniers étaient en un sens, plus avantagés que nous. Car nous, on voyait nos SS en herbe grandir sous forme de flics qui commençaient petit à petit, à ouvrir la bouche de nouveau.

 

Alerte ! On fonce boulevard Jean Jaurès. Des camions et des autos allemandes arrivent. Tous les braves gens qui font la queue aux boutiques se planquent en vitesse, la fusillade éclate. Une auto passe. Un copain lance une grenade allemande. Pas de chance c’est une fumigène. L’auto file cachée par la fumée.. Les autres bagnoles stoppent et les Allemands en descendent à toute vitesse. Ils vont dans des entrées et tirent à leur tour. Après une « accalmie », je pousse une pointe au coin de la rue, juste pour me trouver nez à nez avec un frisé qui regarde les fenêtres des maisons avec méfiance. C’est une rencontre assez comique au fond ! Nez à nez. Je tire en éclatant de rire. Il me regarde et se plie en deux. Par malchance, il n’y pas moyen d’aller jusqu’à lui pour prendre son fusil puis qu’il est dans l’angle de tir de ses copains.

Drôle de chose, la guerre, qui l’a placé à ce coin et moi à celui-ci. Tout commence là. A partir de ce moment, il fallait qu’un de nous deux tire.

Nous filons et faisons le tour d’un pâté de maison. A plat ventre sur le pont, on fait des cartons tranquillement sur les Allemands qui, planqués dans les entrées, ne sont pas protégés de notre côté. On se crie les coups réussis. Un camion allemand passe à toute vitesse. Du haut du pont, on lâche les rafales de mitraillettes à 6 mètres, et tout le monde éclate de rire en voyant les derrières en l’air et les bottes qui dépassent du camion. Le petit jeu continue un certain temps. Seul, un copain est blessé. C’est un peu la balle au chasseur. De certaines fenêtres, des gens nous font signe pour nous prévenir quand des Allemands avancent en rasant les murs. On gagne à tous les coups !

Mais des autos blindées ou des tanks sont signalés, on a juste le temps d’évacuer le pont et on entend les canons. On sent que les frisés sont de mauvaise humeur et qu’ils passent en force.

Trop pour nous et le terrain ne prête pas au lancer de cocktails Molotov. On se replie dans les petites rues voisines. Pas de poursuite, les Allemands doivent ramasser leurs blessés et les blindés s’éloignent. Il faudrait des barricades avenue Jean Jaurès !

Jo nous emmène dans un petit bistrot sympa. Il serait capable d’en dénicher un au Sahara. Il y a de l’apéritif. On a emmené deux postiers avec nous. Tout le monde est vite un peu gris. Tout le monde est heureux. Ça fait un peu fête foraine !

On revient au poste et Nono affirme à Walter qu’il embrassera sa femme de sa part. Walter fait de la morale et répète son refrain « je ne suis pas content ! »

Sur ces entrefaites, une bagnole doit partir en patrouille du coté de belleville. Jo conduit, trois FTP et un postier embarquent.

Une heure après, on reçoit un coup de téléphone. Il y a eu un accident. Une autre auto part et ramène les copains. Jo a reçu une balle dans le bras. Ce doit être un milicien qui a tiré, c’est du 7,65 mm. Naturellement l’auto roulait à 80 kilomètre heure. Elle a fait une ou deux pirouettes. Enfin, il n’y a pas d’autre blessés, mais le postier a deux belles bosses sur la tête et ne peut plus mettre son képi. Tout le monde en rit et on oublie la pauvre bagnole qui doit servir à consolider une barricade. Jo est soigné à la Croix-Rouge, puis dans un hôpital. Ce n’est pas grave. Il gardera une belle cicatrice en souvenir.

A présent il y a un mélange de toutes les anciennes compagnies FTP dans le 19ème. Il y en a de la Cie de la Garde, de la St-Just, de la Guy Moquet et de la Marseillaise. Les deux FTP les plus hargneux envers nos prisonniers, les deux super nationalistes, ne sont pas français, mais Hongrois. On voit souvent des choses bizarres comme cela.

Un groupe de camions allemands est signalé avenue Jean Jaurès. FFI et FTP ouvrent le feu au fusil et à la mitrailleuse. Le camion stoppe et arrête une voiture ambulance française. Dix membres de la Croix-Rouge tombent aux mains des Allemands.. Ceux-ci sont des SS. Ils envoient un infirmier en parlementaire au coin d’une rue. « Si on continue à tirer sur le convoi, les infirmiers seront fusillés ! »

La nouvelle arrive jusqu’à la mairie. La colère saisit tout le monde et un responsable FFI vient à notre poste demander qu’on utilise nos prisonniers. Un tas de braves gens vient deverser leur rancœur dans notre sein. « Vous pensez, des infirmiers ! » On discute trois minutes. Au fond, le coup est régulier, et on en ferait autant le cas échéant. Par contre, puisque c’est la bagarre, il est aussi régulier qu’on réponde de la même façon.. Aussi, nous décidons de lier deux prisonniers à l’avant de nos autos et d’aller à la rencontre du convoi allemand. L’affaire est expliquée à Walter. Il nous faut des volontaires, sinon on en désignera d’office. Grand silence dans la salle. Walter fait un petit laïus, tout en me glissant que ça ne changera pas grand chose à la situation puisque les SS se foutent éperdument d’eux. Mais nous n’y pouvons rien nous mêmes. Il n’y a pas à sortir de là. C’est une drôle de situation, mais puisqu’elle existe, il nous faut agir ainsi.

Les prisonniers parlent entre eux. Je suppose que c’est la classique discussion qu’on trouve dans les romans : « Toi, tu as des gosses, reste. Non, tu as une vieille mère, etc. »

Un sergent et un employé des chemins de fer sortent des rangs. Nous les attachons derrière les phares des tractions. Ils n’ont pas l’air gais. Tout se passe en silence.

L’employé des de fer avait été fait prisonnier par Gilbert et des copains au tunnel de Belleville-Villette. Il me demande de dire à son camarade d’expliquer tout cela chez lui plus tard. J’essaie de le rassurer en lui disant qu’en aucun cas on ne le tuera. Il réplique « je sais , Christian, mais les SS tireront sur nous aussi ! »

A cet instant des flics passent avec un officier allemand prisonnier. Les FTP se précipitent. Il faut attacher l’officier aussi ! Les agents protestent « les lois de la guerre interdisent de se servir d’un officier comme otage ! » Ça c’est le comble ! Au plus fort de son indignation, un des notre s’assoit sur le trottoir : »les lois de la guerre sont faite contre les pauvres ! eh bien, pour une fois, on fait la guerre contre ces lois aussi ! » Chacun sort quelques gentillesses à l’égard de la police qui se garde d’insister et nous laisse l’officier allemand.

Lui est deux fois plus pâle que les autres prisonniers. Je ne dis pas cela avec parti pris, tous les copains en ont fait la remarque. Il est ligoté en deux temps trois mouvements.

Toute cette tragédie n’a servi à rien. On vient de nous apprendre que les responsables FFI ont fait un accord avec les SS qui se sont engagés à libérer les sanitaires à Pantin. En outre, il nous faut filer dans le 20ème. Nous délions les prisonniers et nous partons après avoir laissé Jim à la garde. Il a pour consigne d’empêcher les flics de venir prendre les prisonniers, même s’il doit tirer. Jim est ravi !

Quand nous revenons, Jim est toujours devant la porte avec sa mitraillette. Des agents sont venus, ils ont demandé à voir les prisonniers. Jim, tout heureux a répondu qu’il allait lâcher une rafale et que ça lui ferait beaucoup plus de plaisir que de tirer sur les frisés et les agents ont vite fait demi-tour en maugréant que les FTP sont des énergumènes !

Il faut dire un mot sur Jim. C’est un FTP qui a fait ses débuts dans le Nord. Il est assez truand à ses moments perdus et manque assez d’imagination. Au cours de l’insurrection, il a donné une terrible correction à un collaborateur yougoslave parce que ce dernier avait dit qu’il était un fils de Tito. J’ai du expliquer à Jim que c’était une expression comme « enfant de France », mais Jim est toujours convaincu que le Yougoslave voulait se moquer de lui.

Il n’a pas une grande formation politique et est « anti-boche » à bloc. Ainsi, il n’a jamais fait une récupération d’arme sans descendre l’Allemand, pourtant, il parle allemand. Je ne me suis jamais expliqué cela.. Exemple : Jardin des Plantes, il a tué l’Allemand d’abord puis a dit « haut les mains ». C’est sans doute la nervosité..

Par contre, comme il est un prolo malgré tout, il est très capable de donner un verre de vin et du tabac à un prisonnier, après l’avoir engueulé longuement, tandis qu’il préfèrerait mourir dix fois que d’offrir une cigarette à un flic.

Jim peut engueuler 10 minutes un prisonnier, mais s’il découvre qu’il a été matelot, Jim est capable de parler avec cet Allemand, avec ce matelot, pendant deux heures de sa profession, des ports étrangers, de ces salauds d’armateurs ou de ces vaches de sakos, puis Jim et le prisonnier fument une cigarette ensemble.

Mais Jim est incapable de parler pendant une heure avec un garde mobile sauf pour le traiter d’ordure. Jim est incapable de parler pendant une heure avec un collabo, même un de ceux dont monsieur De Gaulle dit que « ce sont des français qui se sont trompés. »

Jim n’est pas de cet avis et comme il est nerveux, il y a un capitaine de la milice du RNP qui en garde un souvenir cuisant dans le 19ème. Et n’en déplaise aux chauvins, il y avait une majorité de FTP qui pensaient comme Jim dans nos compagnies. Le soir du fameux incident avec les SS, Walter a tenu une petite réunion avec les prisonniers. Puis il a rédigé une lettre que tous les prisonniers ont signé.

Voici le texte à peu près :

Adresse au général commandant le Grand Paris ;

Nous, soldats de la Wehrmacht, faits prisonniers dans Paris (19ème arrondissement) par les francs tireurs Partisans, déclarons que nous avons été bien traités par les FTP qui ont partagé leur nourriture avec nous et nous ont considéré sans haine.

Nous réprouvons les méthodes sauvages des SS qui dans la journée du … ont pris des otages parmi les infirmiers français contre tout droit.

Les signatures suivent

Cette lettre nous fut remise. Les évènements qui se précipitèrent, empêchèrent qu’elle soit remise à son destinataire. Mais je dois insister sur un point. Quand elle fut écrite et signée, les prisonniers et nous même pouvions encore entendre les tanks allemands qui passaient avenue Jean Jaurès, à cent cinquante mètres de là.

Des nazis allemands ou des chauvins français peuvent mettre ces faits en doute et laisser entendre que cette lettre fut écrite sous notre pression. La réalité, c’est que cette lettre fut écrite sous l’initiative entière des prisonniers eux-mêmes.

Tous les copains FTP peuvent en témoigner. Guy Dramard, sous lieutenant à l’armée delattre. Jo, chauffeur à Paris ; Gilbert, sous lieutenant à Paris ; Bébert ; J.Bilcock, soldat chez Delattre ; Jim et tant d’autres.

Tous les copains FTP dans le 19ème peuvent même témoigner de choses qui déroutent les conceptions d’un bon bourgeois ou d’un bon militaire de carrière. Par exemple, ce qui suit :

-Pendant l’insurrection, beaucoup de jeunes manquaient d’armes. Notre compagnie FTP disposait du meilleur armement de l’arrondissement, pour la simple raison que nous n’avions pas attendu l’insurrection de Paris pour récupérer des armes sur les Allemands.

Des jeunes venaient souvent se promener dans notre QG et le résultat fut qu’une fois un pistolet et un fusil appartenant à Guy disparurent. Aussi le soir, quand nous revenions morts de fatigue, chacun s’allongeait n’importe ou. Les deux gars qui étaient chargés de surveiller les prisonniers s’endormaient au milieu d’eux. Les mitraillettes étaient sur la table. Et c’est Walter ou un autre soldat qui veillait à ce qu’aucun jeune ne vienne les barboter.

Je suis loin de vouloir dire qu’un prisonnier allemand ne cherche jamais à tuer son gardien et à s’enfuir. C’est même normal de la part d’un prisonnier. Mais je constate ce qui fut. Aucun de nous n’a été assassiné !

 

L’insurrection terminée, nous avons été chargés de conduire nos prisonniers à la caserne de Reuilly. Ce fut un long trajet à pied à travers Paris. Bien entendu le défilé était réglementaire. Les prisonniers en rangs, les FTP, armes au poing sur les cotés. La foule était massée et huait les soldats allemands. Toutes les injures y passaient. Je pensais aux misères du peuple pendant quatre ans, à tous les fusillés, aux millions de déportés. Il y avait sûrement sur les trottoirs des parents de fusillés et d’emprisonnés. Oui, une grande colère s’était accumulée pendant la terreur nazie. Aujourd’hui, la colère éclatait. C’était fatal, juste et nécessaire. Seulement voilà, cette colère éclatait contre un mineur de la Ruhr, un coiffeur viennois, un étudiant en médecine, etc. Monsieur Rudolf Hess, bien au chaud en Angleterre, n’entendait pas tout cela. Or, en supposant que l’étudiant ait sa part de responsabilité dans les activités nazies, cette part n’égalait tout de même pas celle d’un chef du parti des bourreaux nazis, d’un des principaux fondateurs des SS.

Et pourtant, c’est Walter qui encaissait pour Rudolf Hess. De même que si les opprimés d’Europe laissent dans l’avenir leur colère être dirigée par les nationalistes et les bourgeois de chez nous, c’est encore le lampiste allemand qui pâtira à la place de Krupp, de Hitler et de leurs associés de France, d’Angleterre et d’ailleurs. Walter comprenait le français ; les autres prisonniers devinaient. Ils étaient pâles. De temps en temps, je m’approchais de Walter pour lui dire qu’on allait bientôt arriver. Il me souriait un peu et me répétait chaque fois : « Ça ne fait rien Christian, c’est normal ». Guy et les autres s’énervaient de temps en temps et lançaient à la foule « y en avait pas tant sur les barricades ! »

Bref, tout le monde fut content en arrivant à Reuilly. Je ne me souviens pas de ce que j’ai eu à faire cette première journée, mais quand je suis arrivé dans la chambrée, le soir, il y avait quelques cuites. Dans la chambrée des prisonniers, tout le monde dormait. Mais Walter était dans celle des FTP. Jo et deux autres FTP avaient fait boire Walter et lui avaient appris quelques mots d’argot inédits. Tous les quatre étaient complètement gris, et Walter me disait d’un air ravi, avec un petit accent « la vie, c’est des conneries ! »

 

Le lendemain, on nous enleva nos prisonniers. Un ordre d’un commandant (les grades naquirent !) nous les enlevait. On se quitta avec de grands serrement de mains, échanges d’adresses, chants de « marchons au pas, camarades », et de « l’Internationale ! »

Walter resta un peu avec nous. On lui proposa de le faire évader. C’était tentant, mais il tenait trop à revoir sa femme et sa famille et, après avoir hésité, il refusa, pensant que la guerre finirait vite, et qu’il pourrait rentre chez lui plus vite et plus régulièrement en restant prisonnier.

Nous revîmes parfois nos prisonniers. Leurs bottes leur avaient été enlevées et ils travaillaient pieds nus ou dans des bouts de chiffons. Bien entendu, ça n’est jamais ceux qui font des prisonniers qui les traitent ainsi. En voyant cela, les FTP furent scandalisés. Il y a eu de grandes engueulades entre soldats dans la cour de la caserne. Puis la vie de tous les jours nous reprit.

Le deuxième groupe de la Saint-Just qui avait pour chef Fenestrelle et qui avait fait l’insurrection dans le 18ème arriva à la caserne. Mais eux, plus audacieux que nous, avaient donné un costume civil à un de leur prisonniers, et il faisait l’armurier de la compagnie. Et sans papier du responsable de la compagnie, l’armurier ne donnait aucun fusil, aucun révolver, aucune cartouche, service, service. Je ris encore quand je pense à la tête qu’aurait fait le colonel s’il avait su que c’était un prisonnier de guerre qui détenait la clef du magasin d’arme de la deuxième de la Saint-Just.

 

Petit à petit, des parties d’uniformes arrivèrent. Je fus nommé lieutenant et, par hasard, je passais un jour dans la cou devant un de nos prisonniers. Celui qui pendant l’insurrection, nous avait appris à nous servir du Coup de poing anti-char. Il regarda mon grade d’un air étonné, d’un air de se demander ce que des révolutionnaires communistes du 19ème faisaient dans des tenues d’officiers.

Ce regard me donna l’impression que ce n’était pas seulement les Allemands qui étaient entrés prisonniers dans la caserne de Reuilly, mais aussi les FTP.

Enfin, il y avait encore une ambiance populaire. Ce n’était pas tout de même l’armée d’avant.

Puis un mess d’officier fut constitué. Les vieux copains FTP qui étaient soldats n’avaient pas le droit d’y entrer. Puis des gendarmes, de ces gendarmes qui nous fouillaient dans les rues un mois avant, vinrent nous faire passer des visites. Et enfin, les camions arrivèrent. La deuxième compagnie embarqua pour la Lorraine, pour la guerre… comme les autres guerres.