Hiver 1951

 

Le Parti Communiste Internationaliste part en morceaux. En Bretagne nous recevons de Paris de longs textes auxquels je ne comprends pas grand chose. Ajoutez à cela que mes relations conjugales ne sont pas du tout au beau fixe. Je ne sais si l’explication vous suffit mais je ne peux en donner d’autres. Avouez tout de même que lorsqu’on nous parle « d’entrisme sui generis », c’est assez démoralisant.

 

J’ai besoin de bouger, d’aller voir ailleurs, et je me rends à Quimper afin de m’engager dans le service du matériel colonial. Normalement, ma demande ne devrait pas être acceptée. La moindre enquête sur mon passé militant devrait m’éjecter automatiquement. Mais il n’y a pas d’enquête. La France est pleine de héros qui tiennent à « leurs colonies » comme à la prunelle de leurs yeux. De là à s’engager, il y a un abîme. En conséquence, le ministère de la guerre ordonne, discrètement, aux gendarmeries, d’accepter tout le monde sans inquisition : gangsters, collabos, etc. Et me voilà expédié à Nîmes, comme deuxième classe.

Assez vite je me retrouve au camp des Garrigues dans une section de rengagés. Les officiers n’ont pas une estime particulière pour nous et ne nous mélangent pas avec les gars de vingt ans. En conséquence, nous menons une existence assez agréable. Dans ma section, chacun est discret sur son passé. Je devine les truands, les collabos, mais aussi un groupe de jeunes mineurs communistes qui en ont marre de vivre sous terre, mais qui ne cachent pas leur haine à l’égard des CRS. A ceux qui disent : « Mais, vous allez faire comme eux ! », ils répliquent : « Nous allons nous battre contre des types qui ont des fusils, tandis que les CRS sont juste bons à taper sur des gens désarmés. La preuve, c’est que ces salauds se gardent bien d’aller en Indochine ».

 

Un petit lieutenant nous fait un laïus sur le Vietnam. Les adversaires ? Des « salopards », comme dans les vieilles chansons de la Légion. Un capitaine nous parle, à son tour, de ses expériences africaines. Il déteste les colons et tous ceux qui s’engraissent là-bas. Je remarque que beaucoup de militaires à solde régulière, n’apprécient pas ceux qui vont outre-mer pour gagner du fric.

Au cours d’une semaine de garde, de jour et de nuit, autour grand dépôt de munitions, il neige à outrance. A chaque relève nous regagnons une baraque. Là, le sergent, ex-Joc prépare de bons grogs au rhum. Le camarade Ronet ancien ouvrier du bâtiment et membre du parti communiste a abusé du rhum et tient un grand discours :

-« Il y a trois mois, je collais des affiches contre cette putain de guerre, et maintenant, je suis ici à faire le con !».

Tout le monde, sergent en tête, le calme gentiment et Ronet finit par s’endormir.

Au cours d’une garde de nuit, j’aperçois une ombre qui, ayant fait une brèche dans le grillage, s’éloigne avec quelques douilles vides d’obus sous les bras. J’en déduis qu’il s’agit d’un artisan qui a besoin de laiton pour ses menus travaux. J’attends qu’il ait fait un bon bout de chemin et je tire un coup de fusil en l’air pour expliquer que la brèche dans le grillage n’a pas échappé à mon œil attentif. J’ai droit à un double grog.

 

Pendant mon cours séjour à Nîmes, j’avais travaillé au bureau des pièces matricules. Avec l’accord de l’adjudant, j’avais embauché un jeune soldat qui semblait dans la détresse. Il était gentil mais savait à peine lire. Il taillait les crayons et balayait la pièce. Je l’ai oublié en partant pour les Garrigues. Je le retrouve à Nîmes, toujours au même bureau. J’entends l’adjudant lui dire :

-« Passe-moi le livret de Durand Pierre »... « Mais non, pas celui de Dupont ». Après deux essais infructueux, le jeune lui passe le bon livret. Merveille de l’armée. En deux mois, l’adjudant ne semble pas s’être aperçu que son aide ne sait pas lire. Dites-moi dans quel autre secteur de la société un pauvre démuni réussirait à faire son nid ?

 

Avant de partir dans la région de Fréjus pour l’école de brousse, nous avons droit à une permission et à une prime. Ronet se sent plein d’amour pour une certaine Olga (en dépit de Marthe Richard, il y a un bordel à Nîmes). Ronet va vivre quelques jours avec elle et pense qu’il s’agit de sentiments sincères. Quand il n’aura plus un sou, la traîtresse disparaîtra.

Quatre autres soldats ont loué un autocar et parcourent la région en goûtant tous les vins du pays. D’autres disparaîtront totalement avec la prime en poche.

Pour ma part, j’ai écrit à Pierre Frank[1] pour lui expliquer où je suis. Pour lui dire que je n’ai pas changé. S’il ne veut plus me voir, c’est son droit le plus strict. Sinon, qu’il me dise ce qu’il est possible de faire. Je suis donc invité à me rendre à Paris. Réunion avec Frank, un copain américain et deux Vietnamiens. On m’explique, qu’arrivé à Saïgon, je devrai demander le Tonkin. Je l’obtiendrai car il n’y a pas trop de candidats. Là-bas, je n’aurai pas de contact. Je communiquerai mon adresse. Un des copains vietnamiens présent se rendra au Vietnam dans quelques mois. Il me retrouvera et verra avec moi ce qu’il est possible de faire.

Parfait ! Je me rends à Fréjus. La majorité des engagés va faire l’école de brousse et ramper sous des barbelés. Les connaisseurs se portent volontaires pour un stage de pionniers. Nous allons apprendre à faire des passerelles d’infanterie, à conduire des embarcations en caoutchouc et surtout à nous baigner.

 

1952

 

4 Juin

Nous embarquons le 4 juin 1952 à Marseille sur le paquebot Campana. Halte à Port-Saïd. De petits égyptiens montent à bord et vendent un tas de babioles. De très gros égyptiens vendent des piastres pour 12 Francs alors que le cours officiel est de 17 Francs. Des flics égyptiens patrouillent avec un flegme britannique. Un môme a vendu à un soldat une bouteille de whisky qui ne contient qu’un pâle café. Le soldat furieux se plaint aux flics qui répondent gravement :

-« C’est du café ? Très bien ! D’ailleurs il n’a pas le droit de vendre du whisky ».

Le soldat étouffe de rage. Un autre môme a une idée géniale. Il vend pour un prix modéré, une bague qu’il est censé avoir volée à un officier anglais. S’il l’a volée à un officier anglais, c’est qu’elle a une grande valeur. Plus tard, on apprendra que plusieurs soldats ont acheté la même bague.

 

Passage du canal de Suez. J’essaie d’imaginer Moïse, les pharaons, Cléopâtre, etc. C’est difficile, quand autour de soi, on entend brailler :

-          « J’avais une tierce en carreau ! ».

Beaucoup de soldats avaient acheté une belle montre avant le départ de France. Mais il fait très chaud en Mer Rouge. Les marins du bord ont stocké des caisses de bière et les vendent. Les montres changent de mains.

Avant Djibouti, un soldat trépasse. Il avait une crise d’urémie et continuait à boire de la bière. Il est immergé de nuit.

A Djibouti, je rends visite à ma sœur aînée et à mon beau-frère Marcien qui enseignent dans cette ville. Ils sont tout étonnés de me voir dans cet uniforme. Après avoir bu un whisky à l’eau saumâtre (pas fameux), je regagne le bord.

 

27 juin

Arrivée à Saïgon le 27 juin 52 après avoir longé quelques belles côtes qui donnent envie de se jeter à l’eau. Cantonnement au camp Pétrusky. Naturellement, les arrivants ont droit à des services de garde. On entend, la nuit, des crapauds buffles bruyants. Deux jeunes gardes, à cent mètres de moi, m’interpellent assez souvent. Ils sont nerveux et l’un tire même un coup de fusil, je ne sais où. C’est normal. Qu’ont-ils comme bagage cérébral ? Des récits de Tintin. Ils sont ici persuadés que l’Asiatique mystérieux n’a pas de famille, ni de souci de gagner son riz et ne songe qu’à ramper dans la boue pour couper la gorge d’un candide Français.

 

Sans avoir visité Saïgon, départ pour le Tonkin sur un Liberty-ship qui mettra quatre jours pour arriver à Haïphong. Grande foule à bord. Impossible de dormir dans la cale sous peine de crever asphyxié. Sur le pont, il faut presque louer les places. Tout le monde crève de soif. Des marins vietnamiens vendent un bidon d’eau pour une chemise. Personne ne m’avait parlé de l’amibiase causée par l’eau douteuse. Elle ne tardera pas à faire parler d’elle.

En route par le train jusqu’à Hanoï. Me voici dans cette ville avec une fièvre de cheval. Direction : Infirmerie de garnison : Emétine, Strychnine, Stovarsol, etc. Comme le Viêt-minh ne possède pas tous ces médicaments, il est évident que si j’étais prisonnier je passerais vite l’arme à gauche. Même si cela étonne certains, depuis que le monde existe, des hommes ont eu l’indécence de se révolter avant d’être sûrs qu’ils disposaient de médicaments pour les prisonniers qu’ils seraient amenés à faire.

Quand ça va un peu mieux, je joue aux dames avec mon voisin de lit, un gigantesque noir de la Guinée. Je croyais être bon à ce jeu, mais il me bat neuf fois sur dix et je crois bien que c’est par pitié qu’il me laisse en gagner une. C’est un gars décontracté. Il ne cache pas que, revenu à la maison, lui et ses copains feront comme le Viêt-minh. Plus tard, je lirai un curieux article dans la revue « Tropiques » des troupes coloniales. Il y est dit que sans l’armée d’Afrique, l’Etat français ne pouvait envisager une guerre au Vietnam. Cependant, l’emploi de cette armée pose des problèmes. Les Noirs et Nord-africains faits prisonniers par le Viêt-minh, reviennent bien décidés à acquérir leur indépendance. Et ceux qui étaient dans un poste qui a résisté victorieusement aux assauts ? Ça n’est pas mieux car ils pensent que s’ils ont combattu si bien, ils pourraient en faire autant face aux Français. Le journal « Tropiques » n’est pas optimiste.

 

Sorti d’infirmerie, je suis présenté au commandant Pelouze qui m’affecte au service « courrier » de la Direction du Matériel (CMRM). Au point de vue administratif, je suis rattaché à la 11ème Compagnie moyenne de réparation du matériel, Mais je loge dans une chambre à deux lits dans les locaux de la direction et je mange avec une douzaine d’employés et de chauffeurs. Je commence à tenir un carnet, en utilisant, naturellement, un style sibyllin.

Nous sommes dans ce qu’on nomme « La Citadelle ». C’est tout simplement un grand secteur de Hanoï avec quatre entrées aux quatre points cardinaux. Quand on a quartier libre, on peut sortir en ville, mais il faut revenir dormir à la Citadelle. Il y a, parfois, des incidents amusants et ridicules. Il me semble qu’il y a quatre commandements. J’ai vu un cas d’alerte à la porte sud. J’étais en ville, je n’ai pas eu le mot de passe. Impossible d’entrer. J’ai donc fait une petite ballade et suis entré par la porte Nord. En quelques minutes, je me suis retrouvé derrière le militaire discipliné qui m’avait refusé le passage. Dans la Citadelle, il y a, outre le service du matériel, une ribambelle de services divers employant une foule de Vietnamiens.

 

Comme il ne va pas de soi, beaucoup d’officiers ne dorment pas dans la Citadelle. Il y a de grands hôtels à Hanoï : Le Splendide, le Métropole. Chacun est gardé par un pauvre troufion qui ne pèserait pas un gramme si un commando Viêt-minh décidait de trucider les locataires de ces hôtels. En une nuit le Viêt-minh pourrait liquider l’équivalent d’une promotion de St-Cyr. Mais il ne le désire pas.

Pourquoi donc les hauts gradés s’obstinent-ils à ne pas loger dans la Citadelle ? Parce que les hôtels sont plus confortables ? Parce qu’on peut y recevoir des femmes plus facilement ? Parce qu’ils n’ont pas tout à fait décidé s’ils sont en guerre ou en colonie de vacances ? Difficile à dire.

En tous cas, si l’on en croit les services de police, le Viêt-minh pourrait mobiliser quatre bataillons dans Hanoï. L’armée a imaginé quatre hypothèses :

Hypothèse 1 : Nous sommes consignés.

Hypothèse 2 : La garde est doublée ou triplée.

Hypothèses 3 et 4 : On suppose que des commandos Viêt-minh patrouillent en ville et il faut, rapidement, chercher les officiers dans leurs hôtels. Ce qui fait bien rire le troufion moyen.

 

Les personnels féminins de l’armée (PFAT) occupent également un cantonnement, en dehors de la Citadelle. A tour de rôle, les compagnies fournissent des gardes pour protéger ce cantonnement. Nombre de copains m’ont dit leur rage en montant une garde de nuit, devant un cantonnement où ne se trouvait aucune locataire. Et il ne s’agit pas de mensonges de soldats jaloux. Le général Gambiez s’est vu obligé de pondre une note : « Le cantonnement des AFAT est comme la maison d’une grande famille, et quel est le père de famille qui tolérerait que ses filles découchent toutes les nuits de la semaine ? Je fais appel à votre sens de l’honneur, etc. »

A vrai dire le brave général perd son temps. Il est bien connu qu’on fait beaucoup l’amour en Extrême-Orient. Le soldat qui n’est pas détenteur de grands secrets peut bien coucher avec une Vietnamienne. Mais l’officier qui parle en dormant doit s’assurer que sa voisine de lit est une bonne Française.

Notez qu’un certain nombre de gradés apprécient davantage le charme des Vietnamiennes ou des Chinoises que celui des PFAT.

Le résultat, c’est que les femmes françaises sont plus racistes que les hommes. Pourquoi ? Elles n’ont absolument pas le droit de coucher avec un Vietnamien. Pour ce motif, elles peuvent se faire rapatrier à vive allure. Mais elles savent bien que les hommes apprécient les mignonnes du Vietnam et n’hésitent pas à « trahir la race blanche ». Réduites à être les vestales de la civilisation occidentale, elles jugent sévèrement les « mauvais Français ».

 

À la Direction du Matériel (Dirmat), il y a une quantité de sections : « Armement », « Auto-blindées », « Munitions », « Inspection », etc. Chacune est commandée par un capitaine, ou un lieutenant, assisté par un ou deux Maréchaux des Logis, plus des dactylos françaises, eurasiennes et vietnamiennes.

La section « courrier » ventile la correspondance et la section organisation proche du bureau du colonel s’occupe des questions d’ordre général. Dans le cas du « courrier secret », il faut absolument qu’il soit tapé par une dactylo française. Mais comme tout courrier, il y a un exemplaire qui va aux archives. Et c’est une Vietnamienne très compétente qui s’en occupe…

Bien entendu, l’échelle des salaires existe. En haut, le Français, puis l’Eurasien et, enfin, le Vietnamien. À la Dirmat, il y a plusieurs Eurasiennes très jolies, mais assez énervantes. Coincées entre deux civilisations, elles se raccrochent à celle qui paie le mieux et ont facilement tendance à jouer le mépris à l’égard des Vietnamiens. Naturellement, ces derniers ne manifestent pas une grande tendresse à leur égard. Je me souviens d’un léger accrochage avec une de ces filles qui me disait :

- Monsieur, vous ne connaissez pas ces gens là ! 

Je lui ai répondu que je me réjouissais de l’existence d’un homme moins raciste qu’elle.

- Qui donc monsieur ?

- Votre père, mademoiselle ! 

 

J’ai le plaisir de prendre la permanence de nuit près du central téléphonique. Pour cette raison, j’ai pu éviter d’ôter la graisse d’origine de mon fusil. Ici, tout rouille à grande allure.

 

Juillet

Des prisonniers, vêtus de vert, échangés par le Viêt-minh sont proches de chez nous. Beaucoup sont maigres et ont les chevilles enflées. L’un nous dit :

-Pas une armée au monde n’aurait traité les prisonniers aussi correctement ! 

 

Le gars est un para qui fut pris dans la région de Cao-bang. Un autre dit qu’au début, ils reçurent des coups de crosses et durent faire de très longues marches. Selon lui, une compagnie Viêt-minh de mortier, peut faire à pieds, 9 kilomètres à l’heure avec tout le matériel.

-Ils ne marchent pas, ils courent.

Devant moi, un capitaine toubib dit que l’état des prisonniers africains est bon; celui des nord-africains est moyen, celui des européens est médiocre. Il précise que cela ne porte que sur 55 prisonniers visités. Un libéré explique le triste état sanitaire :

-Même les commissaires européens du Viêt-minh, étaient couverts de boutons de gale et n’avaient rien pour se soigner.

 

Août

Les salaires sont :

2ème classe : 17 000 Francs

Brigadier : 30 000 Francs

Brigadier-chef :90 000 Francs

Maréchal des Logis : 100 000 Francs (C’est à dire le double du salaire d’un instituteur en France).

 

Pour des raisons qui m’échappent, il y a un énorme écart entre la paie d’un brigadier et celle du chef. Par contre le Maréchal des Logis n’est pas très favorisé. N’étant plus « homme de troupe », il doit manger au mess et payer une certaine somme, ce qui le met à égalité avec le brigadier-chef.

Pour gravir ces échelons, il faut des « Certificats d’Aptitude Technique » 1 et 2. Etant donné l’endroit où je me trouve, je dois choisir les CAT de comptabilité matière qui ne me serviront d’ailleurs à rien plus tard.

Toute cette fin d’année 1952, je vais suivre des cours, le soir, après le boulot. Nous commençons à une vingtaine et finissons à quatre. Les raisons ? La chaleur et le charme des soirées à Hanoï !

Ayant les deux CAT avant la fin de 1952, je n’ai plus qu’à attendre les nominations.

Assez vite, je vais quitter la section « Courrier » pour passer à celle d’« Organisation » où sévit un lieutenant assez flemmard.

 

Octobre

En France, comme beaucoup de gens, j’avais tendance à penser que 90 % des Vietnamiens sont pro Viêt-minh. Arrivé ici, je suis resté rêveur devant la foule de gens apparemment indifférents et travaillant pour les Français. Et j’ai compris pourquoi beaucoup de soldats ont tendance à imaginer deux peuples différents. D’un côté, le Viêt-minh fanatique risquant sa vie tous les jours depuis huit ans, et d’un autre côté, le paisible, le corruptible, l’indifférent Vietnamien d’ici.

Pourtant, il n’y a pas deux peuples, mais des réactions différentes devant des situations. Il ne faut pas oublier que la guerre ici n’est pas celle de 40-45, en ce sens que dans le Delta occupé par les forces françaises, il y a de tout. Le tabac regorge, moins cher qu’en France, et le coolie peut en acheter plus facilement que l’ouvrier français. Comme à Paris, il y a montres, bicyclettes, scooters, autos etc. Les vitrines d’Hanoï resplendissent.

 

Naturellement, la masse du peuple ne peut s’offrir toutes ces choses, mais tout de même, un salaire d’employé à 1500 ou 2000 piastres représente autre chose que le kilo et demi de riz quotidien du lieutenant Viêt-minh dans le maquis.

Si on parlait des courants politiques ou spirituels, on devrait dire que le Viêt-minh compte 90% et les autres se partagent 10%. Mais il n’est pas seulement question de courants politiques. Une bonne fraction de la population est fatiguée. Elle veut la paix. Elle veut manger et ne dit pas « Untel a tort », « Untel a raison ». Elle pense « Untel est fort militairement. Il est là. Il représente une grande puissance industrielle. » Cette fraction de population est pour la gamelle d’aujourd’hui, quel que soit l’avenir.

 

Chose amusante : au sens vulgaire que l’on donne, en général aux termes, les Viêt-minh sont les « idéalistes » et cette fraction de la population, ce sont les « matérialistes ». Cette fraction va de certains « cyclos » qui se font 100 ou 150 piastres par jour, jusqu’au gros commerçant qui brasse les millions et peut corrompre un colonel. La situation n’est pas celle de 44 en France. L’arrivée des Alliés annonçait la fin des bombardements et promettait la fin des restrictions. Ici, au contraire, l’arrivée du Viêt-minh peut signifier le début des bombardements et du rationnement, la fin de l’arrivée des boites de lait, des vélos, etc. Ceci pèse plus sur l’esprit d’une partie de la population que l’on pourrait penser. Il est même assez surprenant que tant de Viêt-minh aient lutté si longtemps dans des conditions épouvantables. Le pouvoir d’achat d’un soldat de Bao-Daï égale celui de vingt soldats Viêt-minh. Pourtant pour un Viêt-minh qui se rallie, cinquante soldats de Bao-Daï passent au maquis.

 

Une partie de la population marche au son de la gamelle, mais cette partie peut seulement suivre l’armée française si elle se replie. Cette partie n’est pas un parti. Ayant choisi la non-souffrance, il n’est pas question qu’elle fasse, un jour, un maquis contre le Viêt-minh.

 

Justifiant son existence par des arguments moraux, tel Vietnamien de cette partie mouvante dit volontiers : « Je suis contre la politique du Viêt-minh ». Si on entre dans le détail, on apprend qu’il est contre la réquisition de main-d’œuvre pour la construction de routes. Lui est plutôt pour le bulldozer, et comme le Viêt-minh n’en a pas...

Il est contre les livraisons de riz à l’armée. Sa solution à lui ? C’est d’être là où le problème ne se pose pas parce qu’il y a assez de riz, etc.

Mais cet homme n’est pas l’ensemble de cette partie mouvante. Il y a aussi ceux qui ne cherchent pas de justification et qui tirent un coup de chapeau silencieux à celui qui, là-bas, a faim. Il y a aussi ceux qui se mettent à aider soudain le Viêt-minh, sans autre raison que d’être à cent pour cent avec la partie de la nation à figure creuse, rongée de malaria et de tuberculose, la partie qui ne marche jamais sans inspecter le ciel, la partie qui dort dans la forêt, la partie qui avait eu la même enfance que tous les bébés du Vietnam, et qui, à 18 ans, lance encore sa grenade alors que le napalm brûle sur son corps.

A cause de tout cela, ceux qui mangent à leur faim dans le Delta ne peuvent pas former un autre parti.

 

1953

Février

Entre autres activités, la section organisation s’occupe des cercueils d’exhumation. De quoi s’agit-il ?

Quand un militaire est tué, on l’inhume puis on le déterre au bout d’un an, et son corps est renvoyé en métropole. Pour cela il faut un « cercueil d’exhumation avec les antiseptiques nécessaires, etc. ». L’état-major envoie au service du matériel une liste de tués à telle date. Nous demandons à la 129ème Compagnie de magasin d’Haïphong, de préparer le matériel.

Dans tous les domaines, l’armée manifeste un humour involontaire. J’ai vu une citation pour un militaire de la 129ème : « Chargé du stockage des cercueils, s’est acquitté de sa tâche avec enthousiasme. »

Les listes que je reçois comportent, à peu prés uniquement, de petits gradés français avec une grande majorité de Bretons. Chose étrange, je ne vois jamais de noms de Noirs ou de Nord-africains. Je suppose que les familles ignorent qu’elles peuvent réclamer la dépouille de leur fils.

 

Désireux de m’instruire, je recherche des documents et je trouve des choses curieuses. Ainsi, en février 53, j’ai une liste de trente tués lors d’un combat de février 1952. Trouvant le communiqué officiel de l’époque, je lis qu’au cours de ce combat, les troupes de l’Union Française n’ont pas eu de pertes, mais que les rebelles ont laissé beaucoup de morts et d’armes sur le terrain. Poursuivant mes recherches, le feuillet modèle 3 de pertes en date d’avril 52, demande à la Direction du Matériel, le remplacement de 4 fusils mitrailleurs et de 20 fusils perdus lors du fameux combat !

L’armée se plait souvent à parler des politiciens menteurs, mais les généraux les battent largement.

 

8 Avril

Le type qui s’occupe des exhumations pour Hanoï vient s’assurer qu’on a bien débloqué tel et tel cercueil.

- Parfois j’en ai marre. Même après un an, il y a des corps qui n’entrent pas. Il faut gratter les os, et la viande et tout. C’est assez dégueulasse ! Remarquez qu’avant j’étais dans les hautes oeuvres. D’un côté, ça me plait. Je me déplace ; et puis, je m’occupe aussi des exécutions. Ces jours derniers, un capitaine viet. Cinq sur cinq ! Il a souri au peloton et a été se placer seul devant le poteau. Tout de même, j’en ai marre parfois. Il y a des responsabilités, etc. 

Le type est un grand costaud. Son activité ne semble pas lui enlever de l’appétit.

 

22 avril

Avant hier le Viêt-minh a attaqué la 12ème Compagnie lourde de réparation du matériel et le dépôt de munitions à Kien-an, prés de Haïphong. Les explosions s’entendaient à 40 kilomètres. Il parait qu’ils avaient lancé deux commandos appuyés par un bataillon. Il s’agit sans doute d’éléments du régiment régulier Viêt-minh n° 42 qui stationne dans le Delta en dépit de toutes les opérations de ratissage.

Beaucoup de munitions ont été détruites ainsi que des canons. Le chef vietnamien baodaïste a été tué. Des militaires ont été faits prisonniers, dont deux lieutenants en pyjama. Tous ont été libérés lors de la contre-attaque des chars. Ensuite l’aviation a attaqué les Viets en retraite.

 

Ce qui fait le plus de bruit à la direction du matériel, c’est le fait qu’à part la garde, les soldats de la 12ème n’avaient pas d’armes. Elles étaient sous clé au magasin, et dans ce genre de panique, personne ne trouve la clé. Dans tous les cas, les commandos étaient déjà dans le camp avant que leur présence soit révélée.

Cependant le capitaine de la 12ème risque des ennuis. Pour sa défense il explique que dans le passé, beaucoup d’armes avaient été volées et qu’il avait reçu l’ordre de les mettre sous clé. C’est à présent au tour de la direction du matériel d’ouvrir le parapluie. Je reçois donc l’ordre de fouiller dans les archives. Effectivement, je trouve une note de Saïgon concernant la nécessité de boucler les fusils au magasin la nuit. Tout le monde respire !

 

25 Avril

A quelques jours d’intervalle, le train Hanoï-Haïphong a sauté deux fois. Le Viêt-minh a attaqué Nam-Dinh et enlevé pas mal de recrues de l’armée Bao-Daï. Je suis de permanence de nuit avec le capitaine Masson :

- Ce qui m’écœure, c’est que pour des coups comme Kien-an, Kesat, Nam-dinh, il ne s’est pas trouvé un seul bougnoule pour nous avertir des mouvements viets qui ne pouvaient pas passer inaperçus. La pacification ne vaut rien, il faut revenir à la méthode de la trique !

Je lui fais remarquer qu’en ce cas, il n’y aurait même plus d’armée Bao-daï.

            - Et bien, on rembarquerait ! 

Curieuse logique !

 

Le lieutenant Frey, de la section munitions, passe nous rendre visite et dit sentencieusement :

- Ce qu’il faut comprendre ici, c’est qu’il n’y a pas de nationalistes ou de communistes, mais des asiatiques.

Mais le capitaine Masson poursuit ses méditations :

- Il suffit de leur donner quelques piastres pour leur faire sauter un dépôt de munitions.

Comme ce sont les Français qui ont le plus de piastres, comment n’arrivent-ils pas à faire sauter tous les dépôts Viêt-minh ? Mais je garde ma réflexion pour moi.

 

12 mai

Note d’Information ; Extraits d’interrogatoire d’un prisonnier Viet-Minh :

« Pour informations des officiers ». Le 2ème bureau fait parvenir la traduction d’un document Viêt-minh sur les agents de renseignement « Trinh Sat ».

 

« L’agent est obligé de fréquenter tous les milieux et de rester pur en vivant dans des milieux de corruption. Il doit : être rond à l’extérieur et carré à l’intérieur, pouvoir s’adapter souplement à toutes les circonstances et garder en même temps sa fermeté intérieure et sa loyauté.

 

« A la tombée de la nuit, se coucher dans la maison avec les autres. Quand tout le monde s’est endormi, aller à l’étable pour passer la nuit.

« Pour voyager : emporter un paquet de marchandises. Eviter de porter des lunettes à verres fumés et d’avoir les mains dans les poches. En cas de rencontre inopinée avec l’ennemi, le saluer avec calme en faisant une petite courbette. Croiser les bras parce que l’ennemi n’aime pas qu’on ait les bras pendants devant lui. Eviter d’attirer son attention en se montrant trop bavard. Ne pas se montrer trop stupide, ni trop malin. En entendant des coups de feu tirés par un guetteur, avancer toujours avec calme : celui qui s’affole, qui hésite ou retourne sur ses pas, sera arrêté. Eviter le voisinage des postes lorsque l’ennemi vient de subir un revers ».

 

L’efficacité des agents Trinh Sat est prouvée. Un caporal-chef nord-africain qui fut prisonnier quelques heures lors de l’affaire de Kien-an, nous raconte :

- Un officier viet m’a interrogé, puis il m’a dit que je n’étais pas mal vu à Haïphong et que je me comportais correctement. Puis il m’a montré deux photos de moi me baladant en ville.

Déjà, un légionnaire qui avait été fait prisonnier et avait réussi à s’évader, nous avait raconté l’histoire suivante :

-Je me suis engagé dans la Légion sous un faux nom et comme citoyen belge. Je leur ai répété cela, et ils m’ont dit :

- Mais vous êtes aussi breton et vous vous appelez untel ».

 

Tout ceci laisse rêveur, d’autant plus que je tombe sur une note « BMR du général Allessandri » de janvier 51 sur la vie politique en zone Viêt-minh :

 

« L’UBKCHC du LK3 a reçu l’ordre de maintenir des relations amicales avec Mgr Le Huu Tu. Les dirigeants rebelles le soupçonnent de jouer le double jeu et de leur être hostile, mais ne désespèrent pas de le détacher peu à peu des autorités françaises.

« Dans un autre domaine, des mesures d’aide ont été prises en faveur des travailleurs annamites de retour de France. Une certaine méfiance les entoure cependant. Certains d’entre eux étant soupçonnés d’être des agents français ou des adhérents de la 4ème Internationale ».

 

Petit rappel historique.

Quand Ho Chi Minh vint en France en 1946 signer les accords de Fontainebleau, il rendit visite à des travailleurs vietnamiens. Interrogé sur Ta Thu Thau, il déclara que c’était un grand révolutionnaire mais qu’il ne savait pas ce qu’il était devenu. Cependant il donna une réponse indirecte à Daniel Guérin : « Tous ceux qui ne suivent pas la ligne tracée par moi seront brisés ».

En fait, sa ligne » était fort sinueuse et conditionnée par les manœuvres de Staline. Pour cette raison il ne pouvait pas « débattre » mais devait « briser ».

 

Avant la guerre mondiale, l’organisation trotskyste vietnamienne était bien plus forte que celle des militants français. Elle luttait aussi dans des conditions bien plus difficiles et nombre de ses adhérents connurent l’affreux bagne de Poulo Condor. Le 20 mai 1939, le gouverneur général de l’Indochine consacrait à Ta Thu Thau, ce jeune trotskyste de 33 ans, un câble de quatre pages au ministre des colonies Georges Mandel. Il l’opposait au stalinien Nguyen van Tao dont « l’attitude serait loyaliste en cas de conflit » conformément « à celle prise en France par le parti communiste » (le pacte Laval-Staline ne sera rompu que fin août) alors que « les trotskystes sous l’égide de Ta Thu Thau » envisagent de « faire leur profit d’une guerre possible pour obtenir la libération totale » et que « dés que Ta Thu Thau est libre, l’agitation reprend son oeuvre de désagrégation morale politique et économique ». En conséquence, il pressait le gouvernement d’être sans faiblesse à son égard.

 

Ta Thu Thau ne sortit de prison qu’en février 1945, à moitié paralysé. Il laissera sa vie entre les mains des tueurs staliniens, dix mois après sa sortie du bagne. Nombre de militants trotskystes subirent le même sort.

Il faut se souvenir qu’en 1945, le PC français soutenait « les droits de la France sur ses colonies » Le tout, camouflé sous le nom, « d’Union Française » et que, sous un gouvernement où le PCF avaient place, le corps expéditionnaire partait pour l’Indochine sous couleur de combattre le Japon.

Alors que les militants français du PC, grisés par le patriotisme acceptaient tout cela, les travailleurs vietnamiens en France choisissaient comme délégués, uniquement des militants trotskystes.

 

Pour sa part, la direction du PC vietnamien acceptait aussi l’Union Française, et, un peu plus tard, l’arrivée de forces françaises au Tonkin. Il fallut la conviction naïve des militaires français, convaincus qu’en frappant un grand coup, ce peuple de « cuisiniers » s’inclinerait. Il fallut les manigances de Thierry d’Argenlieu et le bombardement de Haïphong, pour que le gouvernement Viêt-minh se résigne à la guerre. Mais il avait perdu, pour un bon bout de temps, la partie la plus riche du Tonkin.

En 1945, l’arrivée des troupes soviétiques à Berlin permit de faire oublier la politique stupide de Staline en 1941 qui avait abouti à la destruction de la Russie d’Europe et à vingt millions de morts soviétiques. Nous retrouvons cela, en plus petit, au Vietnam.

 

11 Mai

La piastre passe à 10 Francs. En réalité elle reste à 17 Francs, mais les militaires auront 7 Francs sur un compte pécule à toucher plus tard. Tout le monde râle, surtout ceux qui dépensent ici la totalité de leur paie. Mon lieutenant envisage de faire tirer un texte de protestation à la ronéo. Le commandant lui demande si sa tête va bien. Le margi-chef Mulet reçoit un témoignage de satisfaction : « n’hésitait pas à faire des heures supplémentaires. » Tout le monde se marre. Après tout, il y a bien des citations « pour avoir roulé x km en zone d’insécurité ».

En 1944, je ne crois pas qu’une citation ait été demandée « pour avoir vécu quatre ans en zone d’insécurité ». Le chef de la section Auto-blindées, le capitaine Clerc m’assure qu’un type a eu une citation « pour avoir volé à basse altitude au-dessus d’une route particulièrement minée » ! Le capitaine est un pince sans rire. Je lui dis que c’est impossible. Il répond : « Pourquoi pas ? » 

 

Ballade en ville avec le brigadier Garridel.

Rue de la soie, voyant passer un Vietnamien en scooter, Garridel dit :

            - Y a pas à chier ! Ces enculés sont obligés de reconnaître qu’on les a civilisés avec les vélos, les motos, les autos et tout.

D’ailleurs, Garridel est objectif, parfois. Comme des filles mettent leur chapeau devant leur visage quand on veut les photographier, il dit :

- C’est obligé ! Les anciens ont abusé ici ! 

 

Tout de même, je préfère me promener seul. Je vais parfois me baigner dans une sorte de piscine un peu moins boueuse que les autres petits étangs. C’est calme et sympathique. Après un peu de timidité, des jeunes s’enhardissent :

-          Que pensez-vous de nous qui nous baignons ici, alors qu’il y a la guerre dans notre pays ? 

 

Indépendamment du fait que je suis en train de me baigner aussi, je me demande ce que veut dire, exactement cette curieuse question. Je réponds donc que je ne pense rien du tout.

Rencontre d’un Vietnamien de 16 ou 17 ans dans un café. Nous buvons le thé face à face.

Il me dit soudain :

- J’étudie le français et la littérature, mais quand je veux poser une question à un militaire sur Rousseau ou sur Victor Hugo, il n’est pas au courant.

 

Je réponds que l’armée n’est même pas la moyenne du peuple français. A mon tour, je l’interroge :

- Que pensez-vous du comportement de l’armée française au Vietnam ?

Il continue à boite son thé et ne répond pas. Je me dis qu’il faut poser la question de manière à ce que ça ne l’engage pas directement :

- Que pensez-vous que pense le peuple vietnamien du comportement de l’armée française ici 

Apres un long temps de méditation, il réplique :

-Est-il nécessaire que je réponde ?

Je me transforme en Vietnamien pour lui dire :

-Je vous remercie. C’est une très bonne réponse.

 

 

9 Juillet

Ballade avec Goubet. Nous admirons les artisans vietnamiens, surtout les tourneurs qui travaillent à très grande vitesse sur des engins dont le moteur est leurs jambes. Goubet est un des rares gars qui n’a jamais de propos racistes. J’aimerais trouver un type un peu de gauche, comme cela, mais il se trouve que Goubet est chrétien. Où sont donc les socialistes dont les « camarades ministres » votent le budget de cette guerre ?

Nous revenons un dimanche soir par la promenade qui longe le grand lac. Que de jeeps qui ne sont pas en service commandé ! On a calculé qu’il se gaspille en promenades au moins 6000 litres d’essence chaque dimanche. Le responsable de la section auto de la Dirmat pense qu’on est très en dessous de la vérité. Pendant ce temps, M. Laniel vient d’adjurer les Français d’accepter une augmentation de cinq francs par litre d’essence , « Ce qui est peu, comparé aux sacrifices des combattants d’Indochine. »

Ils ont bon dos, les types qui sont dans la rizière.

 

Au lendemain de la 2ème grande guerre, on aurait pu entendre dire : « L’Allemagne n’étant pas civilisée, il est nécessaire d’en faire une colonie, puisque le système colonial a pour but de mener des peuples à la maturité dans tous les domaines ». Cette phrase en aurait bien valu d’autres puisque l’Allemagne dans son ensemble avait commis plus d’actes de barbarie que toutes les colonies du monde réunies.

Qu’elle fut puissante au point de vue industrie, organisation, etc, n’avait, à priori, aucun rapport avec la civilisation. On aurait pu même objecter que l’Allemagne avait d’autant moins d’excuses. Pourtant, l’idée d’en faire une colonie semble n’avoir effleuré personne. On dirait que cette suggestion scandaliserait. Ce qui est, plutôt vexant pour la notion de colonie avec tout cela comporte de « supérieur » et « d’humain ». Cependant, tout le monde parle de l’indépendance allemande, de souveraineté, etc.

Tout ceci fait penser qu’on ne tire le chapeau qu’aux pays qui ont de grosses usines et des cadres militaires. C’est un très mauvais exemple pour les Vietnamiens qui sont amenés à croire que les grands pays civilisés respectent seulement ceux qui sont capables de leur tirer un bon coup de bazooka. N’en déplaise aux missionnaires catholiques, c’est seulement à coups de canons que le Vietnam gagnera une place dans l’Organisation des Nations Unies. Et toute l’Afrique du Nord va crever de jalousie.

 

20 Juillet

Traduction d’un document Viêt-minh sur la pose des mines.

« Une touque usagée. Deux sacs en jonc. Un bol pour enlever la terre creusée. Une barre de fer ronde (ou une dent de herse) pointue à l’une des extrémités et aplatie à l’autre. Un poignard. Un balai en paille très élimé. Une torche électrique ou un briquet. Un éventail. Un morceau d’environ un kilo de goudron. Une tasse d’essence. Un morceau de toile cirée. A défaut d’essence, faire fondre d’avance deux morceaux de goudron, dont l’un est à étendre sur une petite claie de bambou relativement plus grande que la surface de la mine.

Choisir un bon endroit de la route pour creuser le trou. Etendre à coté de l’endroit une couverture et les instruments nécessaires à l’opération. Puis, une fois caché sous la couverture, on commencera par creuser dans l’asphalte de la chaussée en se servant du bout aplati de la barre de fer. Quand apparaissent les pierres concassées, les enlever une par une à l’aide du bout pointu de la barre. Bien enrouler la barre avec un chiffon de façon à ne pas faire de bruit. La mine, une fois dans le trou, devra se trouver à un doigt de la surface du sol.

Pose de la mine. Enlever la goupille de sécurité et envelopper la mine dans le morceau de toile cirée avant de l’enterrer. Remettre ensuite les pierres tout autour pour bien la caler. Veiller à ce que son percuteur affleure la surface du sol. Verser enfin dessus du goudron mélangé à de l’essence et égaliser avec la main la couche de goudron jusqu’à ce qu’elle soit au même niveau que la chaussée. Avec le doigt, faire disparaître la ligne de soudure des deux couches de bitume. Couvrir le tout d’une très mince couche de poussière et, avec l’éventail, éventer légèrement pour enlever une partie de cette poussière. Si l’emplacement de la mine a interrompu une trace de pneu, le reproduire avec un morceau de pneu appuyé légèrement sur le goudron. Avant de se retirer, se couvrir entièrement sous la couverture puis allumer la lampe électrique et jeter un dernier coup d’œil sur l’ensemble. Ensuite, faire contrôler le travail, une dernière fois par un camarade ».

 

Sur la route Hanoï Haïphong, les postes français sont distants d’un kilomètre à 1,5 kilomètre. Le soir, le poste se barricade. La nuit est au Viêt-minh. Le matin, les soldats des postes font « l’ouverture de la route » et cherchent les mines. Puis les véhicules circulent. Pas seulement les militaires mais aussi les civils pour le ravitaillement. Dans certains cas, on laisse des voitures civiles vietnamiennes passer en premier. Si elles sautent, c’est de bonne propagande contre le Viêt-minh.

En conséquence, le Viêt-minh a inventé la mine à crémaillère. Un camion passe. Un cran s’abaisse. Après trois ou quatre véhicules civils, le camion militaire passe et saute.

Les Vietnamiens sont de très grands bricoleurs. Un collègue m’avait emmené voir une petite exposition d’armes prises au Viêt-minh. Il me montre une mitraillette et me demande si je la connais. Je dis : « C’est une américaine ; une Thomson »

-« Non, regarde bien ».

-« Inutile, j’en ai eu une entre les mains après la libération de Paris ».

-« Regarde mieux » et il m’explique : « C’est une copie de la Thomson. Elle est fabriquée dans la zone montagneuse avec de vieilles machines fonctionnant grâce à des chutes d’eau »

-« Et l’acier ? »

-« Ce sont des rails de chemin de fer. Les Viets joignent l’utile à l’agréable. Ils stoppent un train et récupèrent, en plus, la matière première ».

 

01 Août

Ouri et moi sortons faire une ballade en ville. Ouri vient d’arriver. Joueur de rugby d’origine algérienne, il a parfois été traité de « sale bicot » à Nîmes. Ça lui a servi puisqu’il n’est pas grossier avec les Vietnamiens. Nous déambulons dans les rues. Ouri, pas habitué mais fraternel, veut jouer avec des gosses. Il en prend un dans ses bras. Le môme braille. Un cyclo s’arrête près de nous. Un caporal-chef éméché descend. Il a oublié son calot. Le conducteur du « pousse » le lui donne et réclame son salaire. L’autre l’envoie dinguer. On s’approche et je dis au type de payer sinon on va l’emmener à la prévôté. Je ne bluffe qu’a moitié. Le type s’en fout et répète avec une tranquille assurance qu’il ne paiera rien du tout. Sa conviction me laisse rêveur. Ouri lui dit très fortement : « dépêche-toi de payer ». Le type a à peine le temps de tendre un poing menaçant vers Ouri, qu’il reçoit un coup de rugbyman qui le fait reculer de quatre mètres.

La vingtaine de Vietnamiens qui regarde la scène a plutôt l’air étonnée. Le cyclo aussi. Le caporal-chef est plus surpris que tout le monde. Il se plaint : « Oh, là, là ! Après 52 mois de séjour ! »

Je ne sais s’il faut comprendre qu’il reçoit un coup de poing pour la première fois depuis son arrivée, ou si c’est la première fois qu’on lui demande de payer un trajet en « pousse ». Soudain, il fout le camp à toute allure avec un air de savoir où il va.

 

Nous demandons au cyclo combien le type lui doit : « 20 piastres ». Il me semble qu’il y a de l’abus. Je dis « 10 piastres » et nous comptons notre monnaie. À 6 piastres, le cyclo semble avoir réfléchi : « C’est bien, chef ! »

 

Nous lui conseillons de ne pas traîner dans le secteur et nous continuons notre ballade. Par hasard, quinze minutes plus tard, nous nous retrouvons dans la même rue à cinquante mètres du lieu de l’incident. On voit des types casqués qui parlent aux gens. Réflexion faite, il vaut mieux ne pas trop compter sur le droit et la justice. Nous virons sur place et continuons la ballade.

 

11 Août

La section organisation hérite d’un nouveau venu. Un jeune ayant une bonne instruction, mais d’une grande candeur qui me demande si les Viêt-minh sont bien des Vietnamiens.

Je ne me moque pas de lui. Celui qui arrive ici ignore ce qui s’est passé pendant près d’un siècle. Le colonialisme n’abrutit pas seulement le colonisateur mais aussi le colonisé. N’ayant pratiquement aucun droit, le colonisé baisse la tète, dit « chef », et ment à tout propos car il sait que la vérité coûte cher.

Le colonisé est facilement voleur, mais je me souviens que, pendant l’occupation allemande, beaucoup d’honnêtes citoyens devinrent fainéants et voleurs. Le soldat allemand qui ne cherchait pas à comprendre le passé, avait une facile tendance à croire que si beaucoup de Français étaient fainéants, menteurs et voleurs, ça devait avoir un rapport avec leurs globules rouges. Je suis convaincu que si les nazis avaient occupé l’Angleterre, il n’aurait pas fallu dix ans pour qu’on voit des petits gosses cirer les godasses des vainqueurs dans les rues de Londres.

J’ai pu écouter deux officiers qui, à propos d’un échange de prisonniers, avaient eu une entrevue avec des militaires viêt-minh :

-« ça se passait sous une grande tente faite avec des parachutes français. Ces militaires viêt-minh étaient très dignes Rien à voir avec les gens de Hanoï »

Donc, aucun rapport avec une histoire de globules rouges. Simplement les uns subissent. Les autres agissent. Si on ne pige pas cela, on dit : Il y a deux peuples !

Le jeune nouveau venu doit apprendre beaucoup mais désire s’instruire. Il me demande s’il est vrai que des Vietnamiennes se mettent une lame à rasoir dans le sexe pour mutiler les Français. Je ne serais pas étonné si cette histoire était colportée par des curés.

 

20 Août

Le commandant Pelouze assure l’essentiel du travail à la direction. Le colonel Pascal, homme très digne et poli, n’a pas grand chose à faire grâce à cet homme providentiel. Pelouze est un mélange de bon militaire de carrière et d’homme intelligent. Prisonnier des Allemands en 1940, il s’est évadé et a combattu dans l’armée soviétique.

Me soupçonnant de ne pas être très orthodoxe, il me dit : « figure-toi, Calvès, que dans l’armée soviétique, sur le front, un refus d’obéissance, c’était une balle dans la tête ».

Je l’assure que je ne suis pas surpris.

 

Pelouze a en horreur la prévôté militaire : « Ce corps qui devrait être d’élite et qui se compose souvent d’ivrognes ». Quand la prévôté relève le numéro d’une bagnole en infraction, elle doit nous contacter pour savoir à quelle unité la voiture appartient. Le commandant Pelouze nous interdit de répondre au téléphone : « ça pourrait renseigner le Viêt-minh ! »

Les flics furibonds sont obligés d’envoyer quelqu’un à la Dirmat.

 

Le colonel Moissenet, soucieux de bonne tenue, a publié la note suivante :

« Jusqu’à 19 h, il faut être en tenue de travail : short ; Mais à 20 h, on ne peut sortir en ville sans pantalon long ». Celui qui sort à 18h 50, doit donc emporter un pantalon sous le bras !

Pelouze, pour son dernier rapport de contrôle en ville se paie une ultime plaisanterie. Faisant allusion au mauvais exemple qui vient d’en haut, il signale quatre personnages vus par lui, dimanche, en short et en chemisette : Trois colonels et le général Cogny.

 

22 Août

Un soldat noir libéré par le Viêt-minh raconte les conditions de sa capture :

-« J’étais dans un poste tranquille depuis six mois. On croit que les noirs sont habitués au tam-tam. Ce n’est pas vrai. Une nuit, on entend le tam-tam à l’ouest. Tout le monde est à son poste. Ça dure, peut-être une heure. Personne n’arrive à se rendormir. Quand il fait jour, on fait un tour au petit village voisin. Bien sur, personne n’est au courant. La nuit suivante vers deux heures du matin tam-tam à l’ouest et au nord. On est tous éveillés. Patrouilles le lendemain pour rien. Les trois nuits suivantes, tam-tam à l’ouest, au nord et à l’est. Toujours vers deux heures du matin. On est tous crevés. La dernière nuit, pas de tam-tam. On souffle. Je m’endors vers quatre heures du matin. Je suis réveillé par une explosion. L’entrée saute au plastic. Je n’ai même pas le temps de bouger. Un Viet m’entoure de ses bras en disant « Tire pas sur le peuple ! ». J’étais prisonnier ».

 

Septembre 53

Le lieutenant Lamache me fait un laïus sur la discipline avant guerre. L’adjudant qu’il fallait appeler « mon lieutenant ». L’adjudant-chef qui ne serrait la main qu’aux sous-officiers supérieurs…et de la main gauche s’il vous plait.

Bref, c’était, paraît-il une très belle armée. C’est vraiment bête que des guerres viennent tout abîmer !

 

Une petite PFAT a des ennuis. Hosto. Ça arrive à des filles très bien. Ce qui me choque, ce ne sont pas ses fesses faciles, mais sa bouche toujours pleine de morale : mon fiancé par-ci, mon fiancé par-là. Un fiancé qui n’arrive toujours pas. Marrant d’ailleurs cette aptitude à avoir les paroles en discordance avec les actes. C’est très putain. Comme disait Breffort : « Les fesses basses, mais l’âme haute ».

 

Sur toutes les notes arrivant au matériel, les lance-flammes sont intitules « Extincteurs spéciaux » : n’avouez jamais !

Le motard martiniquais Etchoumayen qui fait les liaisons entre Hanoï et Haïphong sur une belle moto américaine, engueule la petite « boyesse » qui lui aurait caché son calot. En représailles, il lui prend un objet. Ça manque de tourner mal. Je reproche au gars de chahuter souvent avec les « boyesses » pour se fâcher ensuite d’une plaisanterie. J’ajoute qu’il n’a pas de preuve puisque la « boyesse » nie. Il répond : « Vous savez bien que c’est une race de menteurs ».

Ça me fout en colère d’entendre cette éternelle connerie, et de l’entendre de la bouche d’un martiniquais qui a, peut être, eu à souffrir des insultes des blancs.

 

Ballade avec Goubet, route de Hué. Visite des petits bordels. Il ne faut pas confondre la « boyesse » attachée à l’établissement et la femme qui y « travaille ». La première est bien plus mal habillée, mais on peut toujours lui proposer 200 piastres pour coucher; elle vous envoie promener.

Une fille me dit « Tu es joli ». Je réponds : « Oui, je suis brigadier-chef ! »

Elle approuve : « Oui, tous les brigadiers-chefs sont jolis ! ».

 

20 septembre

Quelle est la position de l’église catholique sur la guerre du Vietnam ? Elle estime que c’est une guerre juste. De la part du corps expéditionnaire bien sûr !

Pas seulement parce que le communisme est mauvais, mais aussi parce que les « dieux ventrus » des pagodes ne sont pas sympathiques.

« Route d’Indochine », le bulletin de liaison des scouts de France de septembre, explique que le scoutisme est bien vivant à Haïphong sur la base aérienne de Cat-Bi.

Et comment se manifeste-t-il ?

« Remplacement comme volontaire de tout camarade qui loyalement, ne peut, pour raison de fatigue, assurer son travail : écoute radio, chargement des bombes et du napalm sur les avions...etc. »

Le combattant viêt-minh a trouvé une certaine parade : une claie de bambou recouverte d’un morceau de couverture. Quand la giclée de napalm tombe dessus en brûlant, le Viet la rejette.

Mais les civils n’ont pas toujours cette ressource. Je connais un petit cireur sur la route de Son-Tay. Il a peut-être douze ans et vivait dans un village qui fut bombardé au napalm. Il a encore d’affreuses plaies sur les jambes. Quand cet enfant mourra, il est possible qu’il retrouve au ciel le brave boy-scout qui chargeait le napalm sur les avions. Ils auront sûrement une conversation intéressante.

 

Mais le principal problème de l’église ici, c’est la pureté. Pas un journal catholique sans un article sur ce problème capital. De temps en temps, entremêlé d’un zeste de racisme.

Dans « L’Antenne », bulletin de l’aumônerie militaire catholique au Nord Vietnam, numéro 51 de juillet-août 53, un jeune militaire chrétien expose son problème :

« Je suis parti de la Métropole, sûr de moi. J’étais lancé dans l’Action Catholique, meneur de jeunes. Ce que j’en avais sorti du pétrin... Je suis venu au Vietnam. Cinq mois ! Un soir je n’ai plus tenu. Ça été une Vietnamienne. Puis ça été une autre Vietnamienne. Puis ça été une Française. Là j’ai eu peur du définitif, cela devenait grave. J’ai pu décrocher. Mais je n’arrive plus à tenir. De temps en temps... oui, il le faut. Après je suis tranquille. Quel pays quand même ! »

Mais voici qu’un pasteur vient d’écrire que l’on peut pécher à condition de se repentir. Il précise qu’il ne faut pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Faut surtout pas succomber. Mais si l’on succombe, il ne faut pas se croire perdu. Le gars ajoute même que le pécheur repenti a plus de mérite que celui qui n’a jamais fauté !

Oui, le diable est puissant en Indochine. Mais où est la primauté de l’esprit si on doit faire des concessions au démon ?

Un petit slip sous un pantalon de soie transparent, et voila le démon qui vous fait bander. A partir de là, l’esprit est mis au rancart. Il faut faire l’amour. Et ce pauvre esprit qui attend qu’on ait débandé pour manifester sa suprématie. Attendre de débander pour se repentir. Quelle humiliation !

Où est-ce donc ce qui sépare le chrétien de l’athée ? Aucun ne résiste. L’un se repent. Tous deux recommencent. Comme il doit être malheureux ce pur chrétien d’avoir ainsi honte de son sexe, d’être ainsi coupé en deux en tant qu’humain, de savoir qu’il ne peut rien contre sa nature et d’avoir cependant honte d’elle !

C’est un malheureux et un misérable aussi, car ce ne peut être que lui qui a inventé l’expression « tirer un coup ». C’est lui l’inventeur des bordels. Considérant qu’il y a des actes honteux mais « nécessaires », il faut qu’il y ait des femmes nécessaires mais honteuses !

Comment ne mépriserait-il pas les pauvres putains quand il en fait pratiquement les auxiliaires de ce démon qu’il déteste d’autant plus qu’il ne peut lui résister !

 

Le lieutenant Villard, ancien séminariste et ancien parachutiste est chargé par la direction du matériel de veiller à ce qu’il n’y ait pas trop de parachutes transformés en chemises ou revendus.

Il parait qu’une quantité incroyable d’objets sont officiellement perdus en opérations, et on les retrouve sur divers marchés de Hanoï : Pantalons, bottes etc. Les plus patriotes ne sont pas soucieux des finances de la patrie. Au service du matériel, toutes ces « pertes » sont classées : « Imputation à l’Etat ». Tout de même, une fois le colonel a piqué une crise en lisant sur un feuillet 3 : « Tombé dans un arroyo, a du se défaire de son équipement et de sa montre Oméga pour s’en tirer ». La fameuse montre est une dotation militaire. Le colonel a écrit : « Imputation à l’intéressé ! ».

 

Or donc, le lieutenant Villard invite Goubet et moi, à l’aumônerie catholique afin de voir des films qu’il a réalisés, lors d’une virée au Laos. Paysages magnifiques. Filles splendides. La caméra s’est longuement attardée sur leurs fesses. Dans l’obscurité, on entend un petit ricanement typiquement séminariste et les mots. « Intéressant, n’est-ce pas ! »

Puis le film casse. Lumière. Il faut rembobiner et recoller. Le capitaine aumônier s’amène et s’installe. Le film repasse les mêmes scènes et le lieutenant Villard prononce d’une voix ultra neutre « Typique du Laos ».

 

25 septembre

Curieux ce manque d’enthousiasme des soldats vietnamiens qui sont au service du Matériel à l’idée de devoir aller dans l’armée Bao-Daï. On me dit que le fric compte trop et qu’il y a beaucoup de fils à papa nommés officiers. Il y a pourtant une certaine logique. En 1793, aux portes de Paris les Sans culottes contrôlaient les mains des gens qui sortaient. Mains trop blanches, aristocrates sans doute !

Malraux raconte l’histoire d’un ouvrier arrêté par les franquistes. Il était employé de tramway et avait la marque d’une courroie sur sa veste. Les fascistes pensent que c’est la marque d’un fusil : fusillé !

 

Pour former l’armée Bao-Daï à toute vitesse, on se base sur le même genre d’indice. Celui là est paysan. Demain il passera peut-être aux Viêt-minh : donc, deuxième classe. Celui là est un fils de commerçant : donc, lieutenant, etc.

 

De permanence de nuit avec le lieutenant Jacquet.

Il a blanchi sous le harnais, et avait déjà fait un séjour ici avant la guerre.

-« Vous ne pouvez pas imaginer. On arrivait dans un village. Le chef nous faisait porter des poulets et des boissons » Soudain amer : « Maintenant, c’est des grenades sur la gueule ».

 

Le commandant Pelouze est parti. Il m’a fait cadeau d’un tas de romans policiers. En échange, je lui ai donné « Le petit général » de Gabriel Chevallier. Nous héritons d’un lieutenant-colonel qui lui, est typiquement militaire !

Chargé de la constitution des commissions d’examen pour les CAT j’y colle un capitaine antipathique qui a horreur de cette activité. Pouvoir du bureaucrate, j’écris son nom. Le colonel signe.

 

Octobre

L’opération CLAUDE

Elle s’est déroulée au sud de Kien-An dans une région de rivières et de terres formant de véritables îles.

Le but de cette opération était de disloquer le dispositif viêt-minh et d’empêcher ainsi les attaques brusquées en direction de Kien-An et Haïphong.

L’aviation, les engins blindés de la marine ont participé au bouclage et à l’attaque. Les combats ont été très durs, en particulier à Tiên-Lang où chaque îlot de villages était une place forte avec ses murs de protection bétonnés et ses abris souterrains. Chaque village a été attaqué au napalm et à la bombe avant d’être pris d’assaut. La jeunesse a animé toute la bataille du coté viêt-minh.

Le colonel Némo dit : « Nous avons vu un gosse de 14 ans qui se battait comme un petit lion dans un corps à corps. Au cours des opérations 123 gamins ont été pris en plein combat ».

Quand le commandement viêt-minh a estimé que la partie était perdue dans ce secteur, il a donné l’ordre à la population de se « rallier ». Surpris par le nombre des « ralliements » le commandement français aidé par les G.A.M.O. baodaïstes a fait procéder à plusieurs tris pour tenter de détecter les cadres viêt-minh.

 

Puis le gouverneur baodaïste, Nguyen Huu Tri est venu faire un discours. A ces hommes, à ces femmes, à ces jeunes rassemblés devant les ruines de villages qu’ils avaient défendus avec un « rare fanatisme », il a dit : « Vous êtes maintenant délivrés du joug viêt-minh ». A ces paysans vietnamiens qui ne quittèrent jamais leur localité, et combattirent contre des Marocains, des Français et des Allemands; il a ajouté : « J’espère que vous savez où est la vraie patrie ! ».

Et il était paraît-il satisfait parce que la population a répondu « oui » à cette dernière question.

Tien-Lang est donc, à présent, sous le contrôle du gouvernement de Bao-Daï. Il faut cependant une bonne dose de candeur pour croire que ce secteur a cessé d’être Viêt-minh.

 

Viols

Etant toujours demeuré à Hanoï, je n’ai jamais pu vérifier s’il y avait des viols lors d’opérations. Cependant, plusieurs officiers ne m’ont pas caché qu’après la prise d’un village, il y avait quelques heures de liberté pour les combattants. Donc, si des Marocains violent, l’officier français ne peut se dire innocent. Bien entendu, si après demain, le même Marocain se révolte chez lui, continue ce qu’il a si bien appris et viole des Françaises, ce sera abominable.

 

Par définition, seules des femmes pauvres peuvent être violées. J’ai aussi entendu assez de soldats pour savoir qu’un bon nombre ne voit aucune immoralité à violer une petite paysanne si l’occasion se présente. Mais je sais également, que plus tard, l’appareil militaire, en France, hurlera contre les « calomnies » qui voudraient salir le corps expéditionnaire. Donc, il est préférable de donner la parole à ce même corps qui s’exprime par la voix de son journal « Caravelle » du 6 juillet 1952.

 

« Requiem en forme de blues »

« ça va lui paraître drôle

Un repos éternel

Sans brimade et sans contrôle

Sans clairon et sans appel.

Christ, il a commis des fautes.

Il a juré ton Saint Nom

En grimpant d’étranges côtes

De la sueur plein son front.

Il a brûlé des villages

Et tué, pillé, violé.

Il s’est senti sans courage

Seul, sous un ciel violet.

Pour cela Dieu magnanime

Donne lui un coin de ciel

Tout grisâtre, tout infime

Pour son Repos Eternel. »     « G. R. »

 

Rebelles ou Ralliés ?

 

Pendant quatre ans, en France, nous avons été « occupés ». Cette notion n’existe pas ici. On est rebelle ou rallié. Quand l’armée de l’Union Française arrive dans un village, les jeunes s’enfuient rejoindre le Viêt-minh. Les vieux et des femmes et des petits enfants restent car il faut bien que la terre soit cultivée. Ils doivent donc répondre à la question !

Impossible de dire « rebelles » vu les inconvénients qui peuvent en découler pour les filles et le bétail. Ils sont donc « ralliés ». Mais en ce cas, ils ont l’obligation de se défendre contre les rebelles. On leur remet quelques vieux fusils et on les assure que s’ils veulent bien se battre, les hommes d’un poste arriveront à leur secours.

Quelques nuits après, le Viêt-minh arrive. Le Viêt-minh ? C’est à dire les jeunes du village qui ont besoin des fusils. On arrange une petite comédie, quelques coups de feu en l’air. Et les jeunes s’en vont.

Naturellement l’armée française n’est pas dupe. Brimades diverses pendant un certain temps. Deux ou trois ou quatre familles trouvent cela insupportable. C’est évident !

Puisque devant les chars et les avions, les Viets ne sont pas capables de garder le village, tant pis pour eux, on va trouver les Français avec des excuses et des garanties.

La France généreuse sait pardonner et redonne quelques fusils à ce village éclaté

Une nuit, les jeunes viennent tâter le terrain : trois villageois tirent. Le poste français intervient. On trouve sur le terrain deux cadavres de Viets. C’était des mômes du village et tout le monde connaissait leurs noms.

L’armée félicite les braves qui ont tiré. Les jours suivants il y a de petites affiches condamnant à mort tel et tel traître.

Un journaliste passant par là, écrit gravement : « C’est un village que le Viêt-minh a terrorisé ! ».

 

La parole aux militaires

 

Je retrouve tous les rapports de contrôle du commandant Pelouze qui, à intervalles réguliers, était chargé de relever toutes les anomalies constatées lors d’une virée en ville :

01/02/52 : « Le nombre de militaires rencontrés en état d’ébriété et zigzaguant sur les trottoirs montre que la lutte anti-alcoolique ne porte pas ses fruits, surtout en période de paiement du prêt ».

24/05/52 : « Dans toute maison fraîchement reconstruite ou repeinte, on trouve au rez-de-chaussée, avec quelques tables et quelques chaises, des alcools nombreux et quelques femmes pour satisfaire au mieux les deux penchants favoris des membres du corps expéditionnaire ».

« Des notes de service passent dans les corps de troupe contre alcoolisme et la prostitution clandestine. Mais il semble que la place de Hanoï s’organise au mieux pour contrecarrer les ordres du commandement et favoriser par l’enrichissement des trafiquants, la déchéance physique et morale des troupes de l’Union Française ».

Rapport du 2/07/52 :

« La prévôté et la police militaire que l’on voit de plus en plus circuler dans Hanoï ne présentent pas bien: Vêtements sales, ni ajustés, ni repassés; équipements non entretenus, très usagés ; coiffures sales et déformées, brassards mal ajustés, de couleur douteuse ; souliers non cirés et de forme fantaisiste. Ce laisser-aller, dénotant une mentalité « particulière », se répercute dans la présentation des hommes et des gradés qui ont l’air avachis. La démarche n’est pas militaire et nette mais louvoyante. Une enquête plus approfondie montrerait sans doute que c’est là l’effet de consommation de boissons alcooliques insuffisamment contrôlée ».

 

5 Octobre

Le commandant Pelouze pond un nouveau rapport à propos d’un Dodge de la prévôté qui est rentré en marche arrière dans une foule assemblée à l’occasion d’une fête d’enfants :

« Son geste de foncer dans la foule sans nécessité révèle une mentalité que l’on est étonné de trouver chez un homme chargé de la police militaire. Ce sont de tels gestes qui font déconsidérer l’armée française aux yeux de la population vietnamienne et sont générateurs de représailles fort justifiées si elles se retournent contre leur auteur, ce qui n’est, malheureusement, pas toujours le cas ! » .

J’ai l’impression qu’à la suite de ces rapports, le commandant Pelouze attendra un bon bout de temps son galon de lieutenant-colonel.

 

6 Octobre

Attaques et contre-attaques se succèdent, mais depuis mon arrivée ici, j’entends toujours le canon chaque nuit.

Virée à Haïphong avec mon chef de section. Toujours autant d’accidents sur la route. Visite à la 129ème compagnie de magasin. Manquenouille est revenu du bagne de Pointe Pagode où il avait été envoyé pour ivresse et scandale. Il est passe de 78 kg à 45 en deux mois. L’accueil à l’arrivée est un passage à tabac. Puis portage de pierres et travaux de terrassement. Il faut une certaine mentalité pour être cadre là-dedans. Retour avec arrêt à la 3ème compagnie moyenne de réparation de la Légion étrangère. Nous buvons un verre au foyer des sous-offs bien décoré de divers objets dont un Bouddha et des accessoires de pagodes. J’imagine un mess allemand à Brest avec des objets du culte dérobés dans les églises de Plougastel ou Lesneven.

Il me semble que même des athées trouveraient cela ignoble.

 

7 octobre

Ballade rue Paul Bert. L’impression d’être un peu à Paris. Il doit falloir un fric fou pour manger et loger ici. Belles petites Eurasiennes qui font un sourire en passant. Hélas, plus de fric. Il n’y a pas un magasin de France qui vende autant de bouquins pornos que les librairies d’ici. Ça vient d’Allemagne et du Danemark. Tout invite à bander.

 

12 Octobre

Notre brave commandant d’armes de Hanoï commence à être écœuré de voir les PFAT se balader dans toutes les tenues imaginables et pond sur le sujet une petite note :

« Ces dames voudront bien se rappeler qu’elles sont engagées « volontaires » et qu’en signant ce contrat on ne leur a pas laissé le choix de leur couturière, ni de leur tenue. Les chefs de cantonnement, les officiers ayant du personnel féminin sous leurs ordres voudront bien prescrire à toutes ces jeunes personnes l’obligation de revêtir l’uniforme ».

 

Un Viêt-minh rallié déclarait récemment que lors d’un encerclement, une unité viêt-minh avait réussi à se replier en faisant bombarder des forces de l’Union Française par l’artillerie française elle-même, grâce à des faux renseignements lancés par radio. Pour cette raison, le général Cogny vient de se voir obligé de publier cette mise en garde :

« L’adversaire dispose de sections d’écoute lointaines et rapprochées qui surveillent nos réseaux et interceptent nos communications. Un personnel spécialisé relève les indiscrétions, déduit les idées de manœuvre, détermine la position de nos troupes, guide ses éléments encerclés à travers les points faibles de nos dispositifs de bouclage. Nos actions de nettoyage tombent dans le vide. L’ennemi s’évanouit à notre approche pour se reformer sur nos arrières. Et tout est à recommencer. Pourquoi ? Parce que vous avez renseigné l’ennemi en parlant « clair » et souvent mieux qu’il ne l’aurait désiré. Écoutant plusieurs réseaux à la fois, cet ennemi finit par être mieux renseigné que nous-mêmes. Amère constatation qui se passe de commentaires. Nous admettons difficilement que de mauvaises habitudes aient été prises. A la rigueur, elles pouvaient être tolérées en 47, 48. Mais depuis cette date le Viêt-minh a fait des progrès remarquables. Il faut regarder la vérité en face : l’adversaire nous domine et il utilise les procédés les plus modernes de l’interception avec une maîtrise remarquable. »

 

24 Octobre

Permanence avec le lieutenant Merlet qui a fait un stage de six mois dans l’artillerie en zone sud et raconte qu’il a assisté à des rafles de suspects en divers lieux. Ces rafles ne sont pas forcément nécessitées par la volonté d’arrêter des ennemis. Il y a besoin de main-d’œuvre pour toutes sortes de travaux désagréables. Autrement dit, il faut absolument des PIM (Prisonniers et internes militaires), d’où l’élégante formule qu’on trouve dans certains textes : « Suspects ou considérés comme tels. » Voila qui ferait tiquer un prof de français. Mais, dans ce cas concret, le commandement français admet que la masse des « nyaques » est pour Ho Chi Minh. Donc, elle est suspecte. Dans certains coins, c’est le curé catholique qui indique aux autorités si on peut libérer untel. Il peut aussi arriver que le curé sympathise avec le Viêt-minh. Ce qui complique tout. Le général de Linarés aborde cette question dans une intéressante note du 10 avril 53.

 

« Chacun doit comprendre que le paysan vietnamien souffre de la guerre et qu’en augmentant ses malheurs, en détruisant ses biens inutilement, on le jette dans les bras du Viêt-minh qui, de son coté, se donne l’apparence de limiter ses exigences - en tous cas, les légalise toujours- se réjouit et exploite nos maladresses. Dans un autre ordre d’idée, les exactions commises envers leurs administrés et l’absence de réparations découragent et déconsidèrent les autorités vietnamiennes... Il importe que les fouilles soient faites, si possible, par des femmes lorsqu’il s’agit de fouiller des femmes. La méthode employée récemment par une unité opérationnelle dans un village catholique, et qui consiste à faire procéder à la fouille des personnes suspectes par les troupes elles-mêmes et devant la population rassemblée à proximité de l’église, produit sur celle-ci un mauvais effet indiscutable et doit être proscrite formellement… Le clergé, en général, doit bénéficier à priori d’une hypothèque favorable... Par voie de conséquence. Et à l’exception des prêtres signalés comme étant pro Viêt-minh, ceux ci doivent être, en principe, ménagés. Récemment encore, un prêtre arrêté par le Viêt-minh et libéré par nos troupes, semble n’avoir pas été traité par l’unité qui l’a recueilli avec tous les égards désirables. »

Il existe aussi des secteurs où seuls sont raflés comme PIM, ceux qui ne sont pas en possession de la carte d’identité délivrée par les autorités baodaïstes. Le lieutenant Merlet se désole de la corruption des dites autorités qui vendent à qui en désire, des cartes pour la somme de 500 piastres. Le résultat, c’est que tous les cadres viêt-minh sont généralement en règle.

 

25 Octobre

L’Etat-major inter armes des forces terrestres expédie une note de protestation parce que la Dirmat du Nord Vietnam n’est pas soucieuse d’économies. Récemment elle avait besoin de fers en T pour des aménagements de camions. Comme elle prétendait l’urgence, ces fers sont arrivés par avion pour le prix de 1 690 000 F. Par bateau ça serait arrivé en quatre jours et ça aurait coûté 60 000 francs. Le lieutenant de la section « achats-approvisionnements » rit de ma surprise et m’explique que le coup est encore plus joli, car on n’a même pas attendu l’envoi de Saïgon et, à tout hasard on a fait acheter les fers en T dans le commerce local de Hanoï. Maintenant on a le matériel en double.

 

4 Novembre

L’honorable colonel Moissenet tire les leçons de la fête des morts et conclut qu’il serait souhaitable que les militaires assistant à un office se lèvent quand des personnalités arrivent.

Il oublie que certains croyants plongés dans leurs prières peuvent ne pas se rendre compte de l’arrivée des personnalités.

Il faudrait un additif précisant que le militaire qui verra le premier les « huiles », devra crier « A vos rangs : fixes ! » mais d’une voix empreinte d’humilité, eut égard aux lieux.

 

21 novembre-dimanche

Je retrouve une mignonne. La patronne d’un bordel voisin (une veuve d’officier... paraît-il) m’a fait les plus vifs éloges de « Jacqueline ». C’est une fille pleine de qualités. Venant de la tôlière d’un bordel concurrent, c’est un argument de poids. Jacqueline fait au moins semblant de participer à l’amour. Vu le nombre de filles qui bougent autant qu’un sépulcre, c’est important. Entre les « immobiles » et les autres, une sourde rancune existe. Pas si sourde d’ailleurs, puisque j’ai pu savoir facilement que les « immobiles » traitent les autres de putains. Il me semble que l’inverse est plus vrai.

Me voici avec Jacqueline sur une espèce de bas flanc recouvert d’une natte. Nous baragouinons un peu. Elle jure que j’ai dû la tromper ces jours derniers. Je contre attaque en disant que je l’ai photographiée en plaisante compagnie. On rit. Elle a de beaux seins et des hanches attirantes. Son sexe est velu. C’est une rareté ici. Je sors une boite de préservatifs. Elle les compte et fait semblant de se rappeler qu’il y en avait trois de plus la dernière fois que je l’ai vue.

Nous jouons la petite scène de la jalousie. C’est excitant. Bien des militaires sont contre le port du préservatif. Tout bien pesé, c’est moins gênant que la onzième chaude pisse qu’un mien copain traîne en ce moment. A moins qu’il s’agisse de la même qui se manifeste à intervalles irréguliers. D’ailleurs Jacqueline apprécie le port de la capote. Ça la met plus à l’aise. Nous nous quittons avec toutes sortes de recommandations. Je continue à déambuler. Cette petite heure fut bien courte.

 

22 Novembre

L’opération « Castor » s’est déroulée avec succès Les parachutistes ont occupé Dîen Bîen Phu sans rencontrer de trop fortes résistances. Comme toutes les opérations, ça va bien à l’aller. L’opération « Brochet » aussi a été un succès. Ça fait trois fois que « Climats » et « Paris Match » détruisent le régiment 42.

 

29 Novembre

Rencontre un gars qui était sur le Campana en juin 52 Je ne me souvenais plus bien de lui. Il me raconte sa vie en m’entraînant dans un bistrot. Ex bricard-chef, cassé pour ivresse. « J’ai eu juste le temps de mettre assez de coté pour acheter une petite piaule ».

Il espère retrouver ses galons car il se distingue au 8ème R.S.A.

Il s’imagine me coller un complexe d’infériorité parce que je suis au Matériel. Je lui explique que cette guerre m’intéresse trop peu pour que je me couvre de gloire. Ça lui échappe. Il s’étend sur la question « médailles ».

« J’ai reçu la commémorative » Je lui réponds que je l’ai aussi.

Il est surpris : « Mais alors, tu vas en opérations ? »

« Parfois je vais faire un tour jusqu’à Haiduong ! »

Là il est un peu vexé. Je l’achève en lui disant que je touche régulièrement tout ce qui se fait comme médailles. Bien sûr, ça n’est pas vrai mais c’est pourtant le cas d’un certain nombre de gradés qui font, comme moi, les opérations avec un stylo.

Il se retourne vers les voisins : deux légionnaires allemands et les flattent, en leur parlant de l’opération « Mouettes » avec une telle insistance que je me demande s’il y était. Les légionnaires en revenaient. Ils ont fait prisonnier un Allemand qui était officier chez les Viets : « Pendant qu’on le conduisait au PC, il nous regardait comme si on avait été de la merde ».

Les deux légionnaires disent cela avec une grande philosophie. Mon voisin du Campana rabache : « Chapeau la Légion ». Il devient monotone. Tout le monde le quitte à la sortie.

 

3 Décembre

L’ancien chauffeur du colonel a fini son temps. Il est parti en laissant des dettes un peu partout. Divers commerçants viennent gémir à la Direction du matériel. On m’apprend une belle formule : « Doit 10 000 francs: Bon légionnaire. Doit 50 000 F: très bon légionnaire. Doit 200 000 F: excellent légionnaire. A muter d’urgence ! ».

Le colonel a un faible pour les chauffeurs hongrois. Le nouveau, Béritz, a déjà enterré l’année avec 15 légionnaires. Ils ont vidé 55 bouteilles de champagne. Béritz n’a pas faim aujourd’hui.

A table, grosse discussion entre Bretons et gars du Nord. De temps en temps on se lance une masse incroyable de conneries. Partant du fait que l’histoire est souvent passée au rose, comme la réponse de Cambronne aux Anglais, Moël demande aux gars du Nord, si ce sont vraiment les clés de la ville que les bourgeois de Calais, en chemise, allèrent offrir aux Anglais. Les livres de classe sont pudiques, mais c’est tout de même bizarre que pour offrir de simples clés, les gens de Calais aient éprouvé le besoin de tirer leurs pantalons. Gros hurlements !

 

6 décembre

Une offensive est entreprise contre l’alcoolisme. Le 22 octobre, le général Navarre déclarait dans une correspondance adressée au ministre de la Défense Nationale. (Secret bien sûr ! Non pas à cause du Viêt-minh qui sait à quoi s’en tenir, mais à cause du peuple français) :

« L’effectif de plus d’un bataillon a définitivement été soustrait à l’armée française pendant les 8 premiers mois de 1953 pour cause de condamnations. Il convient d’ajouter à ce chiffre, pour être complet, celui de 987 militaires qui, au cours de la période considérée, ont déserté et n’ont pu être retrouvés. Des mesures doivent être prises pour essayer de diminuer le taux exceptionnellement élevé de la criminalité dans le corps expéditionnaire. Les militaires incarcérés dans les prisons sont inutilisables. Ils ne peuvent être remplacés qu’après avoir quitté l’Indochine. Ils accélèrent inconsidérément (sic !) le jeu normal de la relève. »

………….

« Les personnels volontaires pour servir en Indochine sont engagés ou rengagés sans que, le plus souvent, leur passé judiciaire ait fait l’objet d’un examen.

Il en résulte que, débarquent en Indochine, un nombre non négligeable d’individus tarés qui exercent une mauvaise influence sur leurs camarades et ont toutes facilités pour retomber dans le crime »

 

Il faut s’attendre à ce que le ministre réponde au général pour lui demander s’il possède un moyen miraculeux permettant de trouver des volontaires par milliers.

En dépit du voyage gratuit, des 205 000 F de prime, des paies élevées, et des yeux fermés sur les extraits de casier judiciaire, on trouve, en un an, moins de volontaire pour la guerre d’Indochine qu’il n’y en eut en un mois pour aller défendre l’Espagne républicaine, alors que les membres des brigades internationales devaient payer leur voyage et ne se faisaient pas la moindre illusion sur les questions de primes ou de pension en cas de blessure.

Il y a, pourtant un tas de braves gens qui, en France, votent MRP ou socialiste et hurlent quand quelqu’un parle de quitter l’Indochine. Peut-être que la solution serait de rafler les électeurs à la sortie des isoloirs et expédier ici tous ceux qui avouent avoir voté pour le gouvernement.

 

8 Décembre

Fillet est tout pensif. Son ancien poste prés d’Haïduong a été pris par le Viêt-minh. Au cours de la liaison Hanoï-Haïduong, il voyait les bombardements de l’aviation sur les Viets qui se repliaient. Sur plus de cent soldats du poste, surtout marocains, il reste une quinzaine de blessés ; les autres sont morts ou prisonniers.

La première colonne de secours est tombée dans une embuscade. Le Viêt-minh a profité de la brume car le poste était puissant, bien protégé, et les alentours étaient dégagés. C’est un coup d’éléments du régiment 42 que le citoyen Mazerette avait liquidé dans le numéro de « Paris-Match » qui vient de nous parvenir.

 

18 Décembre 53

Le nouveau capitaine qui va commander la 1ère Cie de réparation divisionnaire récemment crée, a déjà des opinions définitives sur les Vietnamiens qui « même s’ils ont fait leurs études en France, reviennent ensuite vivre dans le merdier des ancêtres ».

Par moment, c’est fatiguant de devoir fréquenter des cons de cette espèce. Ce gros malin se demande pourquoi les Vietnamiens dorment sur des nattes. Il n’a pas encore goûté la chaleur d’ici qui transforme les matelas en éponges. Je me demande s’il sait qu’au Groenland la vente des ventilateurs ne marche pas fort.

 

19 Décembre

L’adjudant chef de la maintenance a eu chaud. Conduisant un convoi vers Haïphong, il a vu deux camions sauter derrière le sien. Mines à crémaillère peut-être ?

Le train saute une nouvelle fois C’est drôle de penser que le commandement s’occupe de prendre et garder Dîen Bîen Phu alors qu’il contrôle à peine le secteur de Haïduong en plein cœur du Delta. Un communiqué nous apprend que Dîen Bîen Phu devient la capitale du pays Thaï et que les Viets sont, au fond, un peu vexés d’avoir pris Laïchau.

 

26 Décembre

Nouvelle fête de Noël fastueuse à la Cie. Salle bien décorée et bien remplie. Au moins 150 Européens et autant de Vietnamiens. Sur chaque table, des bouteilles de champagne et de Traminer, ainsi que des cigarettes blondes. Au menu : Pâté truffé, jambon, poulet et tout ce qu’il faut, sans oublier la bûche de Noël. Il restait même du vin …et ça veut dire quelque chose !

Distribution de cadeaux. Au spectacle : danseuses vietnamiennes qui donnaient volontiers de petits baisers dans les coulisses. Comme l’an dernier, je raconte quelques histoires et la « chanson d’un gars qu’a mal tourné » de Gaston Couté.

Lendemain de fête, Fillet se paie une fantaisie. Il revient de liaison avec la jeep trouée de balles. Il déclare avoir été attaqué par les Viets. Il est saoul et s’embrouille dans son récit. Vu les traces de balles, il devrait être mort. Il avoue qu’il a tiré des rafales de PM sur la jeep pour obtenir la croix de guerre. Il descend en caisse.

 

31 Décembre 53

Deux jeunes soldats réparent les bagnoles. Ils ont un CAP de serrurier, mais ils sont engagés dans le service du matériel métropolitain et ne peuvent monter en grade pour l’excellente raison que dans la liste « métropolitaine » des transformations de CAP en CAT, la spécialité de serrurier n’existe pas. Ils m’avaient confié leur détresse, il y a quelques mois.

J’ai découvert que dans la liste du matériel colonial, « serrurier » existe. Donc, j’ai fait une demande de CAT pour ces deux gars. J’ai spéculé sur le fait que le colonel se fout de ces questions et que le général à Saïgon, s’en fout tout autant. Pouvoir de l’obscur petit bureaucrate ! Mes deux gars sont passés bricards chefs.

Ils m’invitent, ce 31 décembre dans un petit restaurant. Inévitable cortège des marchands de toiles peintes, des cireurs de souliers et diseurs de bonne aventure. Un gosse propose des fanions et insignes aux couleurs des diverses unités de Hanoï. Je lui demande un fanion du régiment viêt-minh 42. Il me répond : « Pas difficile, chef, vingt kilomètres !». Cet enfant a un humour coquin !

 

1954

 

5 Janvier.

Un nouvel adjoint arrive en Indochine et me demande ce que j’ai fait la veille.

- « Une petite ballade en ville ».

- « Savez vous que beaucoup de femmes faciles cachent un poignard dans leur chignon ? »

Je lui réponds qu’il lit trop de romans à bon marché. Mais lui, ne rigole pas sur les sujets sérieux. Il m’explique qu’il ne faut pas se promener seul dans la banlieue de Hanoï « à cause des attentats ! » Quels attentats ?

Depuis bientôt deux ans, je n’en ai pas entendu parler. Je ne veux pas dire que le Viêt-minh ne dispose pas d’organisations en ville. Bien au contraire. Elles doivent être très disciplinées et se limitent aux activités prescrites : espionnage et collecte de fonds. Pour le moment on circule en paix, mieux qu’à Paris.

Mon gars, pas convaincu, se lance sur un autre sujet.

-« Sur cent femmes faciles, 90 sont malades, et sur ce nombre, la moitié s’est fait piquer volontairement pour empoisonner l’armée française. Une brochure en a parlé ! »

Le plus curieux, c’est que ce garçon n’est pas un idiot. Patiemment, j’essaie de lui expliquer :

1) Empoisonner l’armée française aurait pour résultat de contaminer aussi une bonne partie de la population vietnamienne, vu que de nombreux soldats malades continuent à « coucher ». Il suffit de se reporter au rapport de Place : « Untel, dix jours de prison. En traitement pour maladie contagieuse, a fait le mur dans la nuit du…

2) Une femme qui, par patriotisme, accepterait de se faire contaminer, serait certainement d’une étoffe telle, qu’elle préférerait de beaucoup lutter dans une unité combattante, ou de faire de l’espionnage ou des attentats. Mais les explications sont peine perdue. Ce gentil garçon aurait sûrement brûlé des « sorcières » au moyen-âge, convaincu qu’elles jetaient des sorts aux vaches.

 

6 Janvier

Bu un coup au foyer avec deux prisonniers récemment libérés. Ils parlent, tantôt entre eux, tantôt aux autres soldats :

- « Je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi d’être fait prisonnier. »

- « Dans un camp, sur 400 gars, 200 sont morts en deux ans »

- « Des sévices ? Non, je n’ai pas vu un seul cas. Mais alors, le paludisme, le béribéri, etc. Des types enflaient terriblement ».

- « Il n’y avait pas assez de médicaments, et d’autre part, il y avait du gaspillage et du favoritisme ».

- « Et puis, toujours leur politique ! »

- « On a fait prés de 300 km à pieds. A une quinzaine de kilomètres d’un poste, on a été confié aux Du-Kich. Ils étaient cinq pour une quarantaine de prisonniers. Si on avait voulu, on pouvait les descendre. Ils nous ont quitté prés du poste. Certains copains ont été cons en levant un drapeau viêt-minh en arrivant. Si j’avais été chef de poste, je ne les aurais pas laissé entrer. »

- « Il y a quelques coups de gueule dans les chambres. Certains étaient très pistonnés par les Viets et mangeaient de la viande plus souvent que les autres. »

- « Je ne me cache pas de dire que je racontais tout ce qu’ils voulaient. Je m’étais dit : Il faut que tu rentres. Il ne faut pas que tu crèves ici »

- « Au début on avait une moustiquaire pour deux, puis on a eu une chacun. Je ne sais pas si c’était pareil partout. »

- « On n’était pas dans un camp avec des barbelés. Mais comment s’évader ? Un blanc se baladant sur 300 km ! Certains l’ont fait, ils ont été repris par la population »

- « Non, ils n’ont pas été punis. Mais il y avait un moyen de punition. Sur le peu de médicaments, si on n’en donnait pas au moment voulu à celui qui en avait besoin, le gars avait des chances de claquer. »

- « Leur armée ? Elle est solide et ne manque pas de matériel. »

- « Des Chinois ? Nous n’en avons pas vu. Au camp, il y avait un cadre français qui avait été professeur à Saïgon. Il était plus sévère que les Viets. C’était un vieil emmerdeur. »[2]

- « On travaillait à refaire des routes ou alors à la rizière. »

- « Moi, quand je suis arrivé, on m’a demandé si j’étais volontaire pour enterrer des soldats morts du béribéri. J’en ai enterré 6 ce jour là. J’étais crevé. Et encore, on ne faisait pas des grands trous. »

- « Il faut reconnaître ce qui est. Les Viets ont raison sur pas mal de questions et le peuple est vraiment avec Ho Chi Minh. »

 

Les deux prisonniers ont regagné leur chambre. On ne peut pas y aller. Il y a des sentinelles.

Tôt ce matin, des prisonniers avaient passé des tracts viêt-minh à des soldats et montré des portraits de Ho Chi Minh

Tout un groupe de prisonniers libérés était au bas de l’escalier prés de la salle de service. Ils disaient que les baodaïstes étaient des salauds et que c’était une sale guerre.

Après midi j’ai vu un autre prisonnier dans la cour.

- « Je travaillais à boucher des trous de bombes sur les routes. J’ai été blessé au bras par un tir de mitrailleuse d’avion »

- « Les Viets savent ce qu’ils veulent. Là-bas, il y avait l’autocritique. Tu sais, à propos du travail et d’un peu de tout, on se réunissait et chacun disait ce qu’il avait fait. Les autres faisaient sa critique. Ils ne l’enfonçaient pas mais ils rectifiaient »

- « J’ai réfléchi beaucoup au camp. Je suis avec les ouvriers. Ho Chi Minh est toujours avec son peuple. Bao-Daï n’est qu’un mannequin. »

- « Oui, il est mort beaucoup de prisonniers par les maladies. La question du moral comptait aussi. Celui qui avait mauvais moral ne tenait pas le coup. Quand j’ai été pris à Ngia-Lo, j’ai reçu deux coups de crosse, mais ensuite, plus jamais un seul coup »

- « Ils ne sont pas près de se rendre et ils sont beaucoup mieux équipés et organisés que quand j’ai été pris. Et maintenant ils ont des camions »

- « Au charbon de bois non ? »

Il me regarde d’un air amusé

- « Tu avales ça ? A l’essence, mon vieux. A l’essence ! »

Quelle conclusion tirer de tous ces propos ?

 

Les gars ont assisté en quelques mois à plus d’exposés politiques qu’ils n’en avaient entendus de leur vie. Bien sur, tous ces exposés étaient en faveur du communisme. Mais qui peut critiquer cela ici. On pourrait critiquer si nous avions des exposés « démocratiques » avec le pour et le contre. Mais ce qu’on appelle notre « démocratie » c’est l’absence complète d’exposés et l’ignorance crasse du soldat qui n’a pas l’idée de bouquiner un peu. Notre seule « démocratie » c’est qu’on touche une bonne paie, tandis que le soldat viet touche une boule de riz par jour. Si on renversait la situation matérielle et si on filait à nos officiers une paie correspondant à un repas par jour, ce serait joli ! Du coup, ils se mettraient peut-être à s’intéresser à la politique !

 

Beaucoup de prisonniers sont morts de maladie. Ici, avec tous les médicaments possibles, j’ai eu deux fois les amibes. Si j’avais été prisonnier, je serais mort mais les communiqués militaires annoncent souvent qu’on a ouvert le feu sur des types qui portaient des paquets de médicaments en zone viet.

Il est certain que beaucoup de types disaient « rouge » avec l’espoir de rentrer plus vite. Mais il y a, aussi ceux qui, « libérés » distribuaient tout à l’heure des tracts viêt-minh. Il y a ceux qui vont continuer leur carrière dans l’armée et qui doivent en tenir compte dans leurs propos. Ici aussi il y a une sorte de discrète contrainte. Untel disait « rouge » là-bas... parce que… et il dit « blanc » ici... parce que. Et puis, d’une façon générale, il y a une certaine méfiance quand un prisonnier dit : « Je ne suis pas communiste, mais… » On peut se demander si c’est une simple séquelle d’un bourrage de crâne qui s’effacera dans quelque temps ou si, au contraire, c’est parce qu’il est à présent ici, qu’il dit avec précaution : « Je ne suis pas communiste, mais… »

 

8 Janvier

A la Direction du matériel, quand un margis doit en remplacer un autre, il faut un mois pour passer les consignes. Quand il s’agit de colonels, ça se fait en huit jours. Est-ce parce qu’ils sont plus intelligents ou parce que leur rôle est surtout symbolique ? Après tout, il suffisait d’un quart d’heure pour qu’un roi succède à un autre.

Le nouveau chauffeur du colon raconte avec son amusant accent hongrois, comment son poste le met dans l’intimité des dieux. En fin d’année, il conduisait souvent son patron et le nouveau directeur adjoint qui a remplacé Pelouze. Récemment le chauffeur retint cette remarque capitale : « Ce qui est embêtant, c’est qu’elles n’ont pas de poils au cul ! ».

 

10 Janvier

Depuis qu’on a installé un petit central à 20 lignes, les types de la section organisation prennent une permanence supplémentaire chaque semaine. Et il y a des heures calmes et d’autres où les lignes s’enchevêtrent comme des pelotes de ficelles :

- « Passez-moi le 4 » « Donnez-moi le lieutenant Untel », j’ignore son numéro. « Demandez Courants Porteurs à Acacias ». « Terminé? Je coupe ! ».

De temps en temps quelques coups de gueule naturellement. Il existe de grands manitous qui ont reçu une très mauvaise éducation et vous traitent d’idiot ou de couillon quand on ne les sert pas assez vite. En ce cas, il y a trois solutions : accepter, se rebeller ou rassembler tout son sang froid et répliquer poliment « J’entends très mal. Voulez vous répéter ? ». Quand le monsieur a hurlé « Couillon » avec une énergie nouvelle, il faut lui dire très, très aimablement : « Articulez lentement s’il vous plait ». C’est un moment agréable !

 

Bien entendu, il existe d’autres tactiques contre les abrutis. Un copain me raconta, qu’un jour de permanence au téléphone, il fut traité de « stupide andouille » par un capitaine qui n’obtenait pas assez vite la communication avec le colon. Le copain répondit avec force : « Savez vous à qui vous parlez ? » Il y eut un silence pénible. De toute évidence, l’insulteur se demandait si sa ligne avait été branchée sur le colonel, au mauvais moment. Après dix lourdes secondes, la voix du capitaine articula « Je parle au standardiste. Non ? » Et le copain répondit noblement : « C’est exact ! ». Les fils transportèrent aussitôt un immense flot d’injures, tandis que le gars se roulait, moralement, par terre, de rire.

Tout de même, trois ans, là dedans, ça peut passer si on se met dans la peau de l’explorateur qui étudie la vie des animaux de l’Amazonie. Mais 20 ans ou 30 ans !

 

30 Janvier

Notre petite boyesse Mouï est arrivée avec la figure en sang. Elle avait envoyé promener un soldat vietnamien qui lui faisait des avances. Le type l’a attendue non loin de la porte Est. Il l’a criblée de coups de poings et s’est enfui. Nous voulons en tirer vengeance, mais Mouï ne sait pas son nom et ne semble pas très décidée à l’identifier. Ce fait est significatif. Mouï est très en colère et confierait sûrement à des Vietnamiens le soin de la venger. Mais elle ne veut pas qu’on s’en mêle. Plus tard les gens oublieraient les circonstances de l’affaire et retiendraient seulement qu’un Vietnamien a été dénoncé à des Français par Mouï. Voila pourquoi elle se tait.

 

Gros titre dans « Climat » du 19 au 25 novembre 53 :

« Le Tonkin échappe à l’emprise viêt-minh » « Giap est contraint de subir la loi du général Navarre ».

 

6 Février

La radio annonce de grands froids en France. L’armée a, paraît-il distribué de la soupe et des vêtements. Un Vietnamien est très étonné quand je lui dis que la radio a annoncé l’ouverture aux sans-logis de trois stations de métro. Il n’a pas l’air de pouvoir imaginer qu’il y a en France, des pauvres gens. Moi-même, à force de voir des « plans de campagne », des notes sur la construction... et en vitesse, de baraques ici et là, des notes sur des déblocages de cent tonnes de ciment, etc, etc, j’avais presque fini par oublier qu’il y a des sans-logis à Paris.

 

18 Février

Retour des amibes. Fièvres. Classiques piqûres à l’infirmerie de garnison.

Le 24, expédition d’un tas de malades sur l’hôpital de Doson (Đồ Sơn) prés de Haïphong. En ce moment le Viêt-minh s’intéresse beaucoup au train, mais ce voyage fut calme. Dans mon compartiment un groupe de Tabors. Ce sont des géants marocains à l’allure farouche. Ils ont le crâne rasé à l’exception d’une mèche.

Le train stoppe souvent. A chaque arrêt des femmes vietnamiennes vendent des bananes et autres produits. Un légionnaire, alsacien ce me semble, vole quelques bananes. Je suis blasé et je ferme la bouche. Nouveaux arrêts. Le légionnaire vole des chapeaux coniques. J’interviens pour l’engueuler en disant qu’avec des types comme lui, je comprends qu’il y ait beaucoup de partisans. Pas impressionné par mes galons il marche vers moi très menaçant. A ce moment, deux Tabors se lèvent et lui disent :

« Salaud, tu faisais la même chose chez nous. Fous le camp ! » Le légionnaire change de compartiment.

Je suis incapable de me souvenir des visages des Tabors, Mais à Doson, tous les matins, des Marocains viennent me serrer la main.

 

27 Février

Un nouveau dans la chambre. Un légionnaire yougoslave qui a la jambe truffée d’éclats de mortier.

On parle de son pays. Il déteste cordialement Tito : « Ce gangster qui était recherché par la police avant guerre ».

Pour le taquiner, je lui parle de Trieste et des mauvaises relations italo-yougoslaves. Je l’assure que l’armée italienne le débarrassera bientôt de Tito. Il réplique : « Si ça allait mal, l’armée yougoslave serait à Rome en 8 jours. »

Le Yougoslave a reçu la visite d’un jeune légionnaire allemand qui est également blessé. Le Yougoslave explique que ce jeune Allemand dut être sanctionné :

Chargé, une nuit, de garder une trentaine de prisonniers en zone opérationnelle, il en tua les trois quarts « pour s’amuser ».

-« De temps en temps, le sergent demandait « que se passe t-il ? », en entendant tac, tac, tac »

L’autre répondait : « Un bougnoule a essayé de filer » Et à intervalles irréguliers « tac, tac, tac. »

Au matin, l’Allemand avait tué plus de 20 prisonniers dont des femmes.

Je suis resté rêveur et je ne sais à quoi je pensais le plus :

A cet Allemand qui n’a pourtant pas fait son apprentissage chez Hitler puisqu’il n’a pas plus de vingt deux ans ;

Ou bien au jeune Toulousain, rampant de l’aviation, qui loge présentement dans ma chambre, qui ne ferait de mal à personne, qui désapprouve, au fond, tous les actes de cruauté, mais qui n’a cessé de rire pendant le récit du Yougoslave, à cause de ce drôle d’accent pour dire « tac, tac, tac ».

 

Convalescence paisible. Je vais sur la plage quand les jonques arrivent, j’achète de belles crevettes que je fais cuire dans un petit bistrot.

Le président Pleven, de passage au Tonkin dit qu’il faut aider au maximum les milices villageoises. ça c’est pour le public, mais à l’armée, on chante un autre refrain :

- « Ne filez pas de trop bons fusils aux milices, c’est souvent un cadeau au Viêt-minh ». Pour bien concrétiser les heureuses formules de Pleven, le bureau de la guerre psychologique a édité une affiche qu’on a collée dans la plupart des bureaux militaires. On y voit trois personnages. Un soldat français, un soldat viêt-minh, et au centre une fille vietnamienne. Le soldat français semble parler à la fille qui, elle, regarde le Viêt-minh. La légende est : « Attention. Sens unique ! ».

 

3 Mars

Les groupes viêt-minh attaquent l’aérodrome de Gia Lam et détruisent une dizaine d’avions. Ils se retirent en laissant un mort dans les barbelés. Le gars, blessé par balle, s’est fait sauter avec une grenade.

 

6 Mars

Un commando viêt-minh attaque l’aérodrome de Cat-Bi. Une dizaine d’avions sont détruits ou endommagés.

 

14 Mars

Pour la première fois depuis des années, la route Hanoï-Haïphong est attaquée de jour comme de nuit. Le lieutenant de la section aéroportée rentrait en jeep de Haïphong. Il s’arrête à Haïduong. Une demi-heure après, il apprend qu’un convoi de 80 camions vient d’être attaqué et détruit sur la route qu’il avait suivie. Il a eu un petit je ne sais quoi, en songeant que tandis qu’il roulait, des centaines d’yeux (d’hommes et de canons, d’armes) le suivaient... et le négligeaient afin de ne pas démasquer l’embuscade. Dans tous les villages paisibles qui se trouvent à proximité de la route, les unités viêt-minh ont pu se masser sans qu’un seul paysan, homme, femme ou enfant avertisse les unités françaises. Bao-Daï pouvait faire sa propagande, envoyer ses hommes, diffuser son programme, l’appliquer même. Ces jours-ci, les villages votent à coups de fusil contre Bao-Daï. A présent, 1’aviation bombarde et brûle les petites localités autour de la route. Les chars patrouillent. Quel est le but de cette attaque sur tant de kilomètres ? Retenir des unités pendant l’assaut qui commence contre Dîen Bîen Phu ? Mais aussi prouver au monde que le cœur du Delta peut être occupé à tout moment par le Viêt-minh.

 

17 Mars

Ça semble bien orchestré. Dîen Bîen Phu, la route Hanoï Haïphong, les postes un peu partout. Le lieutenant qui s’occupe de l’atelier d’armement dit que la productivité baisse fortement. Un bricard confirme en citant le cas d’un civil vietnamien qui réparait une moyenne de quatre mitrailleuses par jour et qui en répare à peine une par jour depuis une semaine. Il y avait, à Hanoï un parc de canons anti-aériens prévu pour le cas où la Chine filerait un jour des avions au Viêt-minh. Un général a dit : « Ce parc ne sert à rien. Comme les canons tirent aussi bien à l’horizontale, il faut les mettre dans des postes ! »

Depuis, tous les postes disposant de ces canons ont été attaqués. Quand les chars contre attaquaient, le Viêt-minh se repliait... avec les fameux canons. En ce moment ils doivent se trouver autour de Dîen Bîen Phu. Comme il ne faut pas nuire à l’avancement du génial général on va sûrement dire qu’il s’agit de canons chinois!

 

19 Mars

Journée de demandes de parachutages pour Dîen Bîen Phu.

Le président Laniel cite les conditions possibles d’un Armistice :

« Désarmement des unités viêt-minh de Cochinchine.

Evacuation du Delta par les troupes viêt-minh »

Le père Laniel croit au père Noël. Le leader viêt-minh qui accepterait cela, serait complètement fou.

 

L’écrivain catholique Yvonne Pagniez, dans son ouvrage « Aspects et perspectives de la guerre d’Indochine » diffusé ici par fragments, écrit :

-« Au début de la guerre contre le Viêt-minh, que les Français ont d’abord mené seuls, les Vietnamiens, parce qu’ils ne savaient pas encore quel avenir se préparait pour eux, gardèrent une prudente réserve »

Rien d’étonnant si mon jeune adjoint ignorait que les Viêt-minh parlent le vietnamien. Madame Pagniez devrait nous dire vers quelle époque le Viêt-minh envahit l’Indochine et d’où venait cette étrange tribu.

 

Blague à part, cette confusion volontaire de madame Pagniez est significative. Pour nier les gigantesques bouleversements sociaux, il est courant de transformer les partis révolutionnaires en animaux fabuleux sortis de l’enfer.

Le Vietnamien est pieux, respectueux des parents, donc il ne peut être rouge. Donc le rouge vient de Chine par exemple. Mais le Chinois aussi est très pieux. Il ne peut être rouge.

Le rouge vient d’ailleurs... de Russie. Pourtant chacun sait que le Russe est mystique et pas communiste pour un sou.

D’où vient donc le communisme ? Vos lecteurs, madame Pagniez, attendent une réponse sérieuse. Et ne nous sortez pas que tout cela est un coup du Kaiser.

Le « Daily Express » du 19, cité par Vietnam-presse n’est pas plus sérieux :

- « Là où les peuples coloniaux ont abandonné hâtivement leurs responsabilités, des brèches dangereuses ont été ouvertes dans le système de défense du monde libre »

Ainsi, ces peuples, non contents d’ouvrir des brèches, se sont dit ensuite « Tiens, voilà une brèche. On va attaquer par-là ». ça mériterait un dessin.

 

01 Avril

Billaud a pris une bonne cuite hier. Ce n’est pas rare. Cette fois il a fait un peu de scandale dans un café « bien ». Le garçon lui présente la note. Il y avait une petite surtaxe pour je ne sais quoi. Billaud déclare : « Je veux bien payer une taxe pour Ho Chi Minh, mais pas pour Bao-Daï ».

Un officier baodaïste veut faire une remarque. Billaud l’envoie sur les roses en le traitant de « larbin ».

Deux PFAT le prient de se taire. Il leur lance dignement « Silence, victimes de Marthe Richard !».

Puis il est sorti du café dans un calme respectueux.

 

10 Avril

Alors que les autorités françaises n’ont pas vu de Chinois autour de Dîen Bîen Phu, monsieur Dulles en a vu de New York. Il déclare : « ça ressemble fort à une intervention ! »

Par contre, il n’a pas du voir les aviateurs américains du général Chennault qui ravitaillent la forteresse.

 

13 avril

De plus en plus souvent les parachutages pour Dîen Bîen Phu tombent dans les lignes viêt-minh. La DCA et le rétrécissement de la position interdisent aux avions de viser juste au-dessus de 1500 mètres et de descendre au-dessous de cette altitude.

On raconte que les Américains de Chennault grassement payés pour leur boulot, tiennent beaucoup à leur vie, et parachutent de très haut. Il faudrait un système d’ouverture retardée des parachutes à matériel. La camelote tomberait en chute libre et le parachute ne s’ouvrirait qu’à cent cinquante mètres du sol, par exemple. Ça fait quelque temps que le Viêt-minh a de la DCA, et c’est maintenant que les chefs de l’inspection technique de l’Aéroportée se décarcassent pour mettre au point l’allumeur qui permettra d’ouvrir les parachutes !

 

15 Avril

L’Etat-major expédie une note critiquant les chefs minus et déficients qui mettent la mention « Secret » sur n’importe quel papier. Sur la note, un minus a mis le timbre « Secret ».

Le général Gambiez, de passage à Hanoï, n’a pas obtenu le logement auquel son grade lui donne droit. Il a gueulé fort et parcouru la ville avec en main, le cahier des logements réquisitionnés. Il a déniché quelques villas occupées par de modestes lieutenants, des majors et même un margis.

Le commandant de la 1ére Cie de Réparation Divisionnaire n’est pas du tout content des Nord-africains de son unité qui ont la fâcheuse manie de se battre contre les légionnaires à Hadong. J’apprends que la Légion étrangère accepte dans ses rangs tous les peuples, sauf les Nord-africains. Cela explique bien des choses.

 

25 avril

Les attaques continuent sur la RN5 (Hanoï-Haïphong)

Hier, le 2éme bataillon du 3ème régiment étranger d’infanterie qui faisait une ouverture de route a été attaqué très violemment par des unités du régiment 42 qui avaient pris position pendant la nuit. Un commandant, deux capitaines et près de la moitié du bataillon ont été tués ou blessés. Ce matin, le Viêt-minh a peint de grands slogans sur la RN5 : « La paix. Rapatriement immédiat ! » L’investissement de Dîen Bîen Phu continue. La DZ (Drooping Zone) principale est en partie occupée par les soldats viêt-minh. Maintenant que les « ouvertures retardées » sont au point, ça ne sert plus à grand chose.

Selon un lieutenant de l’inspection, la radio viêt-minh aurait remercié le commandement français pour les parachutages de vivres et de munitions.

Le fait qu’aucune opération d’envergure ne soit montée contre le régiment 42, prouve que c’est bien le « fer de lance » du corps expéditionnaire qui se trouve bloqué dans Dîen Bîen Phu.

 

27 Avril

Le Directeur-adjoint me demande une grande enveloppe pour expédier à sa femme un beau diplôme en thaï et en français. Il est fait « Chevalier du mérite thaï ». Comme il n’a été qu’une fois à Dîen Bîen Phu, à une époque où tout était aussi calme que St Mère l’Eglise un mois avant le débarquement, je fais part de mon étonnement à mon chef de service. Il prend un air gêné et me confie : « Je suis aussi chevalier du mérite thaï ». « Les autorités du gouvernement thaï qui avait été constitué après Nasan, ont expédié cinq diplômes pour honorer les mécaniciens qui avaient monté des chars. Le colonel en a eu un. Le lieutenant colonel en a eu un. Le lieutenant de la section organisation a eu le troisième. Le capitaine Thévenet qui s’occupe des dossiers des officiers devait, fatalement, en avoir un. Le dernier a, sans doute, été donné à un mécanicien qui alla à Nasan.

Le lieutenant dit : « Je m’en fous. Surtout qu’il a fallu payer la médaille 600 piastres » Devant moi il s’en fout. Revenu en France, il se persuadera qu’il a guerroyé un peu partout. Il y aura des veillées qui commenceront comme les laïus de Tartarin de Tarascon : « Je me souviens qu’un soir, dans la jungle thaï… »

 

29 Avril

Le dernier numéro de « Caravelle » disait, à propos du montage des chars à Dîen Bîen Phu, que le général Navarre avait déclaré dès le mois de décembre: « La grande bataille aura lieu à Dîen Bîen Phu ! »

Curieux de « prévoir » la grande bataille... et 25 lits d’hôpital dans la cuvette.

 

7 Mai

Officiellement rien de neuf sur Dîen Bîen Phu, mais on prépare un parachutage de boussoles. Ça ne peut être utile que pour des soldats cherchant à regagner le Laos !

 

8 Mai

Le communiqué officiel annonce : « Dîen Bîen Phu est tombé ». On apprend que pendant ce temps, les divisions viêt-minh n’ont pas pu attaquer le Delta. Les meilleures unités FTNV sont détruites ou prisonnières. Et l’Etat major faisait encore parachuter des gars, il y a 48 heures !

A présent, civils et militaires vont ouvrir le parapluie. Letourneau et Cie ont sûrement leur part. Ils en ont tiré des leçons de Cao-Bang !

Navarre aussi s’était fait mousser. Il souhaitait la grande bataille. Il allait enfin « casser du Viet ». Il se désolait quand une division viêt-minh contourna Dîen Bîen Phu en direction du Laos : « Ils se dérobent ». Puis la division revint et on parla de « Verdun ». C’est une nouvelle « Opération gâchis ».

 

À propos du bouquin qui porte ce titre. Le chauffeur du lieutenant-colonel me l’avait emprunté. Cet animal l’a lu devant son patron et s’est vu obligé de le lui prêter. L’autre l’a rendu avec ce commentaire :

- « Quelle saloperie ! D’après ce type, tous les officiers sont des cons ! ». Opinion négligeable. Plus intéressante celle d’un bricard de la compagnie qui fut lors de son premier séjour dans le même bataillon que l’auteur du livre : « Il abuse, le gars. C’est dégoûtant ! ».

Je demande : « Y a-t-il des mensonges ? »

- « Non, mais c’est pas des trucs à dire ».

Un autre gars contre-attaque sur un aspect de la question : « T’en as jamais vu de belles petites poupées que tu aurais bien voulu t’envoyer de gré ou de force, s’il n’y avait pas les flics et tout le reste ? »

Effectivement, le sujet est délicat. Mais je ne digère pas les « héros » qui savent seulement voler le fric d’un cyclo le soir, les « héros » qui violent de petites paysannes dans un village rebelle, tandis que l’aumônier prie Dieu d’envoyer sa bénédiction sur le corps expéditionnaire. Je tirerai mon chapeau au gars qui « cassera » la Banque d’Indochine et s’enverra la maîtresse du général en chef devant le vieux ligoté sur une chaise.

 

Les gars n’ont aucun désaccord avec ce programme. L’un précise toutefois : « Du moment que tu aurais fait la banque, tu n’aurais pas besoin d’insister beaucoup pour décider la poule du général. Avec tout ce fric, tu pourrais même t’offrir le vieux ! »

 

9 Mai

Le général Navarre déclare dans son ordre du jour « La chute du camp retranché n’a été possible que parce que l’ennemi, grâce à l’aide apportée par la Chine communiste, a pu brusquement inaugurer une forme de guerre entièrement nouvelle sur le théâtre d’opérations d’Indochine »

 

Le général Navarre passe sa vie à assister, étonné, aux « inaugurations » En 1939, il était chef de la section allemande du 2ème bureau (ce qui, à priori, n’est pas une référence) et il assista, étonné, à l’inauguration par les Allemands d’une nouvelle forme de guerre.

En ce temps, c’est vrai, on pouvait parler de « nouveau », mais aujourd’hui ? Le nouveau, c’est que le Viêt-minh commence à avoir un nombre non négligeable de canons et de camions, tout en étant encore bien loin du corps expéditionnaire. Il me semble que Clausewitz a écrit : « La pire chose qui puisse arriver à un général, c’est d’être surpris. »

 

Je pense soudain à ce dessin de Dubout qui montre un lansquenet visant un adversaire avec son arquebuse et lui criant : « Si vous bougez tout le temps, comment voulez-vous qu’on vise ? »

 

En tenant compte des chars, avions, etc, on peut dire que le rapport : Français-Viêt-minh, est de 10 pour 1.

Au point de vue numérique, il y aurait égalité si l’on en croit « Climat » et trente six documents sérieux.

Oui, mais tous les militaires rigolent doucement et disent : « L’égalité numérique n’est qu’une apparence, quand les unités de supplétifs sont noyautées par le Viêt-minh ; quand les 8/10 de l’armée Bao-Daï flanchent, ou passent de l’autre coté, quand toute la population renseigne le Viêt-minh et se tait au passage des Français ».

Alors, expliquez pourquoi la grosse majorité des Nations-Unies a reconnu un gouvernement Bao-Daï qui, de notoriété publique est haï par le peuple ?

 

12 Mai

Mon lieutenant chef de section est retourné en France. Sur la fin, il me laissait le soin de donner le courrier à signer au colonel, et aussi de classer tous les documents. Cela me passionnait et ne l’intéressait guère. Etant « inspecteur des points sensibles » (dépôts de munitions), il s’absentait souvent en disant : « Je vais voir un point sensible » pour le cas où le colon aurait demandé de ses nouvelles.

Mon adjoint, malveillant, pensait qu’il allait rendre visite à une PFAT, et derrière le lieutenant, il se massait les seins quand ce dernier disait : « Je vais voir un point sensible. »

Son remplaçant est un vieux capitaine qui arrive de France. Très aimable envers le margis « qui est au courant ».

D’emblée il m’apprend que PFAT veut dire aussi : « Personne facile à tripoter ». Où allons-nous si les capitaines se mettent à dénigrer ce corps d’élite !

Il m’apprend aussi que sa fille va bientôt passer tel examen et que c’est un peu ennuyeux car elle aura ses règles. Curieuse famille. Et je ne peux même pas lui dire que je m’en fous !

 

14 Mai

Le lieutenant de la section aéroportée perd le souffle à compter le nombre exact de parachutes lancés sur Dîen Bîen Phu. Il l’évalue à un minimum de 60 000 voilures d’un prix moyen de 40 000 francs. Les parachutes à matériel coûtent moins cher, mais, quand un para saute, il a sur lui, entre toile et armement, plus de 200 000 francs. Une partie de ces parachutes est brûlée ou mangée par les termites, mais avec le reste le Viêt-minh peut habiller son armée.

« Vietnam presse » cite un journal de Hanoï qui s’oppose à des élections générales : « parce que le peuple vietnamien ne réaliserait pas bien la valeur d’un bulletin de vote et serait impressionné par le Viêt-minh ».

Il y a de quoi rire. Les « totalitaires » demandent des élections, et les « démocrates » répondent que le peuple n’est pas mûr !

Le terme « les rebelles » commence à disparaître des émissions de radio. De plus en plus souvent, on entend « l’armée populaire du Vietnam »

 

16 Mai

L’aimable colonel Pascal est parti et nous héritons d’un nouveau colonel, Ferrer, qui semble battre en ladrerie tous les Harpagons de la terre. Pour sa coupe de cheveux, il a commencé par déranger le coiffeur de la compagnie qui jusqu’ici n’officie que pour les 2ème classe, vu qu’à partir de brigadier, on va en ville.

Puis il a fait une discrète tentative pour avoir gratuitement une paire de godasses à l’unité.

Il a besoin d’un produit desséchant pour conserver ses photos. Voir le magasin optique de la compagnie.

Il lui faut une brosse à dents et de la pâte dentifrice. Voir le fourrier.

Et dire que ce citoyen gagne un minimum de 350 000 francs par mois.

 

Les journaux de France décrivent Hanoï sous de sombres couleurs : commerçants déménageant etc.

Il y a du vrai, mais rien n’est changé à l’apparence de la ville sauf qu’on ne voit presque plus de paras. La population a vu tant de fluctuations dans cette guerre, qu’elle demeure très circonspecte.

 

17 Mai

Si nous considérons un transport de 2 000 kg de munitions sur 100 km, un camion français (américain en fait) fera ce travail en une moyenne de 3 heures.

Pour le même labeur, il faut au Viêt-minh 80 porteurs pendant quatre jours, à raison de 1 kg de riz par homme et par jour. On peut estimer que pour le Viêt-minh, la dépense est de 25 000 francs environ.

Théoriquement, les frais devraient être plus faibles pour l’armée française, mais compte tenu du gaspillage dénoncé par l’inspecteur de la France d’outre-mer qui chiffrait le kilomètre de roulage à 270 francs, on peut dire que ce travail coûte 27 000 francs à l’Etat français.

N’oublions pas, toutefois, que le camion fait en trois heures ce que les porteurs font en quatre jours, et il ne faut pas beaucoup d’imagination pour réaliser ce que doit être, souvent, leur épuisement, quand il leur faut transporter tel matériel à tel endroit précis, quand l’aviation mitraille routes et pistes.

 

L’officier du bureau de la guerre psychologique tire les conclusions suivantes de la lecture de la réglementation viêt-minh.

« Au moment où les nations libres engagent une lutte sans merci contre le travail forcé sous toutes les formes, il nous a paru intéressant de faire connaître les dispositions draconiennes par lesquelles le gouvernement viêt-minh assujettit les populations qu’il contrôle, à un esclavage aussi tatillon que rigoureux. Pour un kilo de riz et 12 grammes de sel, le « citoyen » viêt-minh est arraché à son village et obligé de travailler 6 jours par semaine dans des conditions qu’aucun état « capitaliste » n’oserait imposer ! »

L’officier de la guerre psychologique me fait l’effet d’être un bureaucrate sans imagination. N’importe quel lecteur se dit que le paysan  qui, en 1914, fut « arraché de son village » pour aller croupir avec les poux et les rats, pendant quatre ans devant Verdun, avait, à tort ou à raison, 1’impression que c’était pour autre chose que pour dix sous par jour.

 

18 Mai

Pendant ces dernières années, l’armée de l’Union Française a perdu chaque mois, une moyenne de 2 000 armes légères, tandis qu’elle en récupérait 500. Les plus grosses pertes d’armement proviennent de la prise des postes. Très souvent les postes de « supplétifs » sont pris par la propagande.

Il n’est pas rare de lire dans un communiqué : « Tel poste tombé : 4 morts, 80 disparus. Perte d’armement : 70 fusils, 10 pistolets mitrailleurs, 4 F.M., une mitrailleuse, un mortier »

L’armée française « fournit » donc au Viêt-minh une grande partie de l’armement individuel et aussi du matériel radio. Les mines sont peu utilisées par l’armée franco-vietnamienne. Il a été souvent démontré qu’un poste français ne peut poser des mines sans être observé par le Viêt-minh qui excelle dans l’art de déterrer les mines pour les poser ailleurs, au grand dam des défenseurs du poste.

 

22 Mai

Le lieutenant-colonel me colle en rab, le « service général », c’est à dire que je dois veiller à ce que les boyesses ne fauchent pas de documents secrets, et que je fasse effectuer par la 11ème compagnie tous les travaux nécessaires dans les bureaux. Quand je lui dis que j’ai assez à faire, il répond : « On est en guerre ! »

Pour l’essence gaspillée, on n’est pas en guerre ! D’ailleurs, c’est une formule qui ne s’emploie que de haut en bas.

 

24 Mai

Petit meeting au fond du garage, dans la chambre de Bihi. Le public se compose de six soldats français et de deux soldats vietnamiens. Le conférencier est un lieutenant viêt-minh, récemment rallié et qui attend, je ne sais quoi à la compagnie de passage.

Les questions pleuvent, toutes sur un ton aimable. En fait, ça n’est pas le « rallié » qui est l’objet du respect mais le lieutenant viet.

J’ai l’impression que nos deux Vietnamiens se sentent un peu bêtes dans une telle situation. Eux sont encore nos « bons petits bougnoules » ; l’autre c’est l’adversaire, le dur qu’on combat, mais avec lequel on parle comme à un égal.

Chose étrange, ce lieutenant est très loquace sur tous les sujets sauf sur les motifs de son ralliement :

- « Engagé en 1947. Participe aux combats de Cao-Bang. Devient sous-lieutenant. Stage en Chine. Lieutenant au retour. Six cent jeunes soldats, triés sur le volet, ont été envoyés en Mandchourie pour suivre l’instruction d’aviateur ».

Il a gardé une visible sympathie pour ses anciens compagnons d’armes et explique le sérieux de l’armée viêt-minh.

- « Soldats français. Soldats viêt-minh. Bons militaires ! »

Et l’armée Bao-Daï ? Il rigole doucement.

Est-ce qu’on parle d’amour en zone viêt-minh ?

- « Non. Sur ce sujet, il n’y a rien à dire. Toutes les énergies sont tendues pour la guerre. Pas le temps de penser à l’amour »

Déception générale dans le camp français. On lui donne un fusil et il mime une « danse du soldat » telle qu’elle se fait dans les petites fêtes aux abords du front. J’essaie à nouveau de comprendre les raisons de son ralliement.

- « La vie est très dure en zone viêt-minh. » Et puis la famille du gars est à Hanoï.

Comme je fredonne : « Toujours tout droit, les éclaireurs de France » Il reprend le chant en bon français. Surprise. Avant guerre, il était EdF (éclaireur de France) à Hanoï. Nous chantons tous ensemble « le Chant des Adieux », puis il retourne à la compagnie de passage.

 

26 Mai

Le lieutenant-colonel vient d’obtenir sa, petite croix de guerre : « A remarquablement assuré les parachutages en faveur de Dîen Bîen Phu », etc.

Il n’a pas payé un pot ! Curieux le nombre de décorations qui sont reçues avec plus que de la modestie... avec de la clandestinité !

 

27 Mai

Quand on lit un journal français, on se dit : « Tiens, c’est bizarre. Effectivement nous sommes presque encerclés ».

La presse est-elle trompeuse ? Non, et pourtant le type qui, en France, lit le même journal, imaginera une atmosphère de siège à Hanoï. En fait, le ravitaillement arrive. Tout fonctionne bien. Les bistrots ne manquent pas de bière. L’encerclement existe, mais la « nappe » des encerclants est mince comme de l’humidité autour d’un point sec sur la table d’une cuisine. Cette humidité est peu de chose, mais c’est énorme aussi. Elle est constituée par les guérilleros et les militants clandestins. Si les « réguliers » arrivent, ils trouveront toutes les cachettes préparées, les renseignements au point sur les moindres détails, et peut être même, les emplacements d’armes automatiques, déjà creusés aux bons endroits. Alors, le point sec se trouvera soudain entouré d’une épaisse nappe d’eau. Plus de route. Plus de train. Pour le moment, rien en ville ne permet de dire qu’il existe une « conscience d’être encerclé ».

 

6 Juin

Fin de permanence. Ric vient me relever. Il a passé la nuit en ville. Une petite « du tonnerre » !

-« Combien as-tu payé ? »

- « Elle ne m’a rien demandé. »

Fillet se montre un peu sceptique.

Ric s’indigne : « Parole. Je te le jure sur la tête de ma femme ! »

La petite boyesse Mouï l’observe avec un air de philosophe. « Lui toucher pécule, début du mois. Beaucoup baiser jolies femmes. Fin du mois. Plus de piastres. Lui baiser vilaines. Après malade. »

Il faut un peu d’habitude pour comprendre le français de Mouï. Pour elle, « se fâcher », se « disputer », « se battre », tout ça, c’est « casser la gueule ». Dire des horreurs, c’est « parler mauvais la bouche ». Dire des bêtises égale « Toi, fou la tête ! ».

Quand elle dit : « Partir tout de suite. Sans ça, maman casser la gueule » elle veut dire simplement que sa mère va la gronder. Elle explique gentiment qu’elle est encore jeune fille « Moi, tout neuf. Jamais cassée ! »

 

7 Juin

Notre vieux radin de colonel Ferrer est venu au Tonkin avec une montre au poignet. Ça ne l’empêche pas d’en faire demander une autre à l’atelier d’optique. Il a dû signer un petit papier de prise en compte et je ne sais vraiment pas pourquoi le margis de l’optique se marre à ce sujet.

Toute la compagnie sait maintenant que le colonel passant à Saïgon, paya 20 piastres à un coolie pour porter ses bagages. Mais il n’oublia pas de demander un reçu et exigea le remboursement dès qu’il arriva à Hanoï.

L’adjudant, ahuri, lui dit : « 20 piastres mon colonel ? »

L’autre répliqua : « 20 piastres, c’est deux cent francs ! ».

Ecœuré, l’adjudant sortit la somme de sa poche pour éviter trente six papiers à l’intendance.

 

8 Juin

Dans « Caravelle » du 31 mai, un article sur Dîen Bîen Phu, répond à un certain nombre de « points d’interrogation » posés en ce qui concerne le rôle des hauts échelons. Bien qu’un grand général ne puisse, décemment, s’expliquer sur des points de détails, on devine que cet article anonyme n’a pas été confié au premier rédacteur venu. Le début du papier précise que l’opération de Dîen Bîen Phu eut lieu le 20 novembre 53 pour parer à une menace viêt-minh contre le Laos.

« De plus, l’occupation de cette position pouvait permettre de recueillir la garnison de Laïchau, tout en maintenant notre présence en pays Thaï » Le premier argument à quelque valeur, mais pas celui qui concerne la défense du Laos.

On se souvient que Nasan, puis la base de la plaine des Jarres furent aussi créées pour parer à une menace contre le Laos. Ni ces positions ni celle de Dîen Bîen Phu n’empêchèrent l’armée viet de se rendre au Laos quand elle le jugeait utile. La division viêt-minh 308, contournant Dîen Bîen Phu fit une incursion au Laos et en revint tranquillement en fin février.

D’ailleurs, le projet attribué au Viêt-minh, d’une grande offensive vers le Laos, semble assez douteux, puisqu’au moment de la création du camp de Dîen Bîen Phu : « Les divisions viêt-minh 308, 312, et la division lourde 351 stationnaient aux abords du Delta ». Mais le rédacteur pense trouver une meilleure justification du camp retranché :

« La réaction du commandement viêt-minh fut immédiate, démontrant s’il en était besoin, l’importance stratégique de Dîen Bîen Phu. Il décida d’y porter ses forces principales ».

Quelle est la valeur d’un tel argument ?

Quand, à la guerre vous faites une bêtise, l’adversaire cherche, en général à en profiter, et il faut une bonne dose de candeur pour vous féliciter ensuite de votre sottise.

L’auteur de l’article connaît sûrement la doctrine de guerre de Giap pour lequel le terrain a infiniment moins d’importance que de mettre hors de combat le corps de bataille adverse. Les divisions viêt-minh ne marchèrent pas à la conquête d’une position stratégique, mais à une bataille d’anéantissement décisive dans une position favorable. Le fait qu’aujourd’hui, selon les observateurs, Dîen Bîen Phu soit à peu près vide de troupes, prouve que la « position stratégique » intéresse peu Giap. Il verrait sûrement d’un œil serein le parachutage en ce lieu, du reste du corps expéditionnaire français.

La vérité, c’est donc que Giap voulait une bataille en règle. La vérité, c’est que le commandement français voulait aussi cette bataille même si l’auteur de l’article oublie qu’on « allait casser du Viet »

Pourquoi Giap voulait-il cette bataille en ce lieu ? Alors qu’il avait toujours évité d’engager ses divisions dans un combat décisif sur un point du Delta ?

La réponse est donnée par tous les grands chefs de guerre de l’histoire : « Il faut faire choisir par l’ennemi le champ de bataille qu’on désire ». Dîen Bîen Phu fut le champ de bataille de Giap.

 

Tout ce qui fait la force des troupes françaises dans le Delta n’existait pas à Dîen Bîen Phu. Des unités françaises peuvent aller de Sept pagodes à Ninh Binh en moins de deux jours. Des unités viêt-minh mettent quinze jours pour faire le même trajet. L’aviation peut intervenir sur n’importe quel point du Delta, une demi-heure après le début d’un combat. Quatre à cinq mille parachutistes peuvent en un temps record, intervenir de Hanoï sur tout point du Delta. Par contre, l’aide chinoise n’arrive pas vite aux abords de Hanoï, et encore moins vite en zone sud. La véritable force française du Delta, c’est le « corps de bataille » extrêmement mobile.

Mais, sept bataillons parachutistes enfermés dans un camp d’où ils ne peuvent plus s’envoler, perdent toutes leurs caractéristiques, et ne font pas plus de prodiges que sept bataillons d’infanterie. Là où la mobilité est perdue, là où les chars ne peuvent être nombreux, là où l’aviation ne peut assurer une couverture permanente et massive; là est le terrain de bataille souhaité par Giap. Et il vit ses désirs réalisés à Dîen Bîen Phu par le commandement français.

 

L’article monte en épingle :

« Des centaines de véhicules provenant de l’aide chinoise, transportèrent vers Tuan-Giao, des approvisionnements et des ravitaillements considérables. De plus, apparurent pour la première fois dans les rangs ennemis, une importante artillerie de 105 et des engins de DCA modernes de 12,7 et de 37.»

Il y a là une recherche désespérée d’arguments et c’est assez piteux pour de grands généraux.

Il faut considérer que, face aux « centaines de véhicules » de l’aide chinoise qui doivent circuler sur un immense territoire menacé par l’aviation, les forces françaises du Nord Vietnam disposent de quinze mille véhicules (de l’aide américaine) dans un territoire qu’on peut définir, en gros comme un triangle ayant, au maximum 150 km de base et 150 km de hauteur.

En ce qui concerne l’aviation, notons qu’elle réussit à déverser plus de huit cent mille litres de napalm sur les abords de la cuvette sans parler des bombes de tout calibre.

Question artillerie, le colonel De Winter, commandant l’artillerie des FTNV qui, dans un rapport, n’est pas tenu à faire du blabla sur la diabolique artillerie viêt-minh, écrit les lignes suivantes datées du 13 mai :

- « Au siège de Dîen Bîen Phu, l’artillerie viêt-minh comprenait des 105 HM2 (américains), des 75 de montagne, des 75 sans recul et des mortiers de 120. »

-« Le harcèlement est plus ou moins intense, mais n’a jamais pris la forme d’une concentration massive et brutale sur une zone limitée. »

-« Nos contre-attaques ne paraissent pas s’être heurtées à de véritables tirs d’arrêt, mais les positions réoccupées sont prises à parti dans des délais très brefs. L’artilleur viêt-minh a eu la sagesse, compte tenu de son degré d’instruction et de son manque d’expérience de l’artillerie, d’utiliser des procédés simples qui, dans les conditions optima où il était placé, lui ont donné des résultats moyens mais certains.

Il faut s’attendre à trouver devant nous, à l’avenir, un artilleur plus expérimenté, tant dans le maniement des feux que dans l’exécution des tirs.

La DCA viêt-minh utilise très vraisemblablement le tir de barrage, facilité par la fixité du circuit que suivent les avions largueurs dans la cuvette ».

 

L’historien de 1’avenir, exposera la situation très simplement en disant :

Au Nord Vietnam, l’un des belligérants avait vingt fois plus de véhicules que l’autre. Il avait six canons quand l’autre en avait un. Il avait des chars, l’autre n’en avait pas. Il avait de l’aviation, l’autre n’en avait pas. Cependant, le plus fort matériellement fut battu dans le combat décisif parce qu’il avait choisi comme champ de bataille, un lieu où il ne pouvait disposer que de dix chars et deux cent véhicules, alors que tous les camions de l’adversaire participaient au soutien du combat et, qu’en ce qui concerne l’artillerie, le rapport de 6 à 1 devenait 1 à 6.

L’historien notera que le commandement viêt-minh sut triompher d’une vieille tendance à éviter la bataille rangée. Il dut y avoir nombre de discussions. Pourtant, la décision prise, fut appliquée avec l’énergie d’un bulldog qui ne lâche plus ce qu’il tient.

L’historien devra conclure que si Giap fut grand, le commandement français fut assez petit.

-« Cette décision (d’accepter la bataille à Dîen Bîen Phu) à l’époque où elle fut prise, ne semblait nullement comporter de risques graves, car malgré l’augmentation déjà constatée de l’aide chinoise, l’armée viêt-minh n’était pas encore au point quant à l’emploi de son artillerie et de sa DCA. Les quantités maxima de munitions dont elle semblait devoir disposer ne pouvaient lui permettre de mener longtemps une action de grande envergure et nous comptions de plus sur notre aviation pour empêcher la montée d’approvisionnements considérables.

Malheureusement, les résultats de l’action aérienne furent assez décevants du fait de l’insuffisance numérique de nos moyens, car, grâce à l’emploi d’un nombre de coolies jamais atteint, le commandement viêt-minh réussit à réparer les routes aussi rapidement qu’il nous était possible de les couper! »

 

Que faut-il penser d’un commandement qui, non content de s’attribuer, en rêve, plus d’avions qu’il n’a, trouve, en outre, le moyen d’attribuer, toujours en rêve, à l’adversaire, beaucoup moins de coolies qu’il n’a en réalité. C’est ce que le Viêt-minh nomme : « Un excès de subjectivisme ».

 

-« Notre artillerie, contrairement à ce qu’avaient pensé les experts, se révéla impuissante à neutraliser les canons et les mortiers lourds adverses.

-« La décision du Haut Commandement viêt-minh d’intensifier la guerre sur tous les fronts et de la continuer sans tenir compte de la saison des pluies, a complètement modifié les données du problème à un moment où notre jeu était déjà fait. Elle a faussé toutes les prévisions que, raisonnablement, nous avions pu faire sur la puissance de l’ennemi et sur la durée de son effort »

 

Il faut vraiment se répéter que c’est un homme sorti d’une grande école militaire française qui a écrit cela car on aurait tendance à penser qu’il s’agit d’un vieux marquis prussien expliquant que Turenne faussa les prévisions qu’on pouvait « raisonnablement faire, en se lançant à l’improviste dans une offensive d’hiver qui violait indignement toutes les règles admises ».

Mais, assez peu convaincu par ses propres arguments, ou fatigué par l’effort intellectuel fourni, le rédacteur de « Caravelle » aborde la conclusion de son article par un inoubliable « quoi qu’il en soit ! »

-« Quoi qu’il en soit, Dîen Bîen Phu a rempli sa mission : il a sauvé le Laos, il a usé le corps de bataille viêt-minh qui a perdu 20 000 de ses meilleurs combattants ; mais surtout, avec 12 bataillons, il en a fixé 33 pendant cinq mois, préservant ainsi le Delta tonkinois. C’est en cela que réside l’immense service rendu par le camp retranché et son héroïque garnison car, si aux unités actuellement infiltrées qui suffisent amplement à occuper les forces du Delta, s’étaient ajoutées dès le mois de novembre, une vingtaine de bataillons, on peut se demander ce qu’il serait advenu. Nos pertes eussent, sans doute, été à peu près aussi fortes et, en tous cas, l’ennemi se serait emparé d’objectifs géographiques beaucoup plus importants que Dîen Bîen Phu ».

 

Ainsi, l’ingénu Giap qui, selon le début de l’article, fonçait non pas sur un champ de bataille avantageux, mais sur un objectif stratégique capital, ne s’était pas aperçu qu’il avait des objectifs encore plus stratégiques à portée de la main. A égalité de pertes, on se demande pourquoi il préféra Dîen Bîen Phu à Hanoï ? Sa victoire serait-elle la preuve de sa myopie ?

Giap répétera bien sûr qu’à cause de la mobilité des unités françaises dans le Delta, à cause des nombreux chars, de l’artillerie et de l’aviation, il lui était bien plus difficile de prendre, même Nam Dinh que Dîen Bîen Phu. Mais les experts ne sont pas d’accord. A peine sortis d’une défaite cuisante, ils expliquent au vainqueur, qu’ils auraient fait beaucoup mieux que lui ! Ces « experts » pensent, à présent, que le corps de bataille viêt-minh est usé (tout en s’inquiétant, dans d’autres articles, de savoir qu’il marche, très aguerri vers le Delta). Les stratèges se sont disqualifiés et le rédacteur de « Caravelle » ne peut changer ce fait en mêlant du sang de soldat à de l’incapacité de général :

- « Ne faisons pas à l’héroïque garnison de Dîen Bîen Phu, l’injure de diminuer la portée de son sacrifice. Elle a rendu à la France la fierté de son armée ».

La France n’a jamais douté du courage du soldat français, du légionnaire allemand, du tabor marocain, du tirailleur sénégalais et, d’une façon générale, de tous les soldats du monde. Mais là n’est pas la question.

 

9 Juin

Grand branle bas à la Dirmat. Le colonel a décidé de faire installer son appartement à la place de la section armement. Toute la 11éme CMRM est mobilisée. Électriciens, maçons, menuisiers.

Comme les autres années, les unités avaient fait leur demande de travaux du génie au titre du Plan de campagne. Rien n’a été accordé car il ne faut faire que du provisoire. Il n’était pas prévu de nouveau logement pour le colon, et c’est pourtant la seule chose qui sera réalisée. Et en dur, avec du beau carrelage dans la salle de douches. Nouveau rideaux réalisés par la section aéroportée. Et si les électriciens ne se dépêchent pas de réparer la pompe qui monte la flotte dans l’appartement, il y aura de grands coups de gueule. Bien entendu, cela coûte plus cher que le transport de bagages à Saïgon, mais c’est le contribuable qui paie.

Etant « service général », il me faut demander à la compagnie, des PIM pour déménager les dossiers de « l’armement ». Le bricard-chef de la section, intéressé, m’accompagne. Il se démène pour rassembler six femmes PIM qui ne manifestent aucun enthousiasme. Il les engueule dans un vietnamien approximatif et commente : « Ce qu’elles peuvent être fainéantes, ces salopes ! »

La vie nous apprend que rares sont les gens galants à l’égard de femmes pauvres, mal habillées et prisonnières. Le bricard-chef fait l’effort intellectuel pour admettre que les plus courageuses ne sont pas forcément celles qui vont vite. Mais il me fait remarquer aussi que c’est sur lui que le capitaine va tomber tout à l’heure. Sans aucun doute, nous faisons notre petit nid dans un engrenage de vacheries. Drôle d’endroit pour vivre.

 

10 Juin

Passé la soirée d’hier à discuter avec des gens compétents du service des achats sur les dépenses faites pour Dîen Bîen Phu. Si on considère seulement les achats du service du matériel sur le marché local (contre‑plaqué boulons, fer plat etc.) il y en a pour 58 millions de francs. La commission militaire d’achats était chargée de sélectionner les commerçants chinois, les « sûrs ».

Tel lieutenant est invité à un excellent dîner. « Laissez donc votre jeep. Le soldat va la ramener. (Le soldat s’en va ravi avec cent piastres et deux bonnes bouteilles) Notre nièce vous reconduira, plus tard. »

La « nièce » est une splendide chinoise. Ce commerçant est sûrement un grand ami de la France.

De tels sujets sont délicats et provoquent des protestations indignées. Comme l’astronome qui détermine l’existence d’une étoile qu’il n’a pas encore eu la possibilité de voir, le soldat tire pas mal de déductions du fait que de riches commerçants chinois ont invité quelques officiers à dîner au restaurant de « L’escalier d’or ».

J’ai eu sous les yeux, un menu, qu’un Vietnamien me priait de transmettre « en souvenir » à une huile de la Dirmat. Toujours modéré, j’ai estimé ce menu à 10 000 F par tête de pipe. Au verso, il y avait une quarantaine de signatures d’honorables commerçants vietnamiens et chinois. Tous authentiques amis de la France.

 

17 Juin

Le colon était parti en mission à Saïgon. Il y eut un début d’incendie dans l’avion. Sa petite valise fut légèrement brûlée. Il a aussitôt demandé à la compagnie Cosara, une modeste indemnité de cinquante mille francs. La compagnie a répondu qu’elle accordait vingt cinq mille. Notre pauvre colon ne décolère pas devant l’avarice humaine.

Il rédige une lettre menaçant la Cie aérienne de lui enlever des clients de poids, et conclut noblement :

« Je ne fais pas de maquignonnage. Je ne discute pas, je ne suis pas de ces races qui admettent la discussion dans les prix ! »

En attendant, il a vingt cinq billets en poche. Sa valise est en réparation à la compagnie aux frais du peuple français. Et pendant qu’on y est, l’atelier de bourrellerie a reçu l’ordre de confectionner une belle house.

 

Pilé est à l’hôpital. Son wrecker a sauté sur une mine. Hier, le train a sauté aussi pour la énième fois. Les Viets avaient du coller une drôle de charge, car la loco et le tender se sont baladés dans la rizière.

 

Récemment, j’avais rendez-vous avec Jacqueline. Comme elle n’arrivait pas, j’ai succombé aux propos charmeurs d’une autre mignonne. Jacqueline a dû l’apprendre car, hier soir, alors que je passais chez un photographe, elle s’amène avec un autre soldat. Elle le quitte, un instant, vient vers moi et me glisse à l’oreille : « Toi, beaucoup salaud ! » Il m’a semblé que c’était presque une déclaration d’amour et ça a ensoleillé ma soirée.

 

19 Juin

856 blessés de Dîen Bîen Phu ayant été libérés par le Viêt-minh, le commandement français a décidé de relâcher des prisonniers viets. Ils ont été remis au Viêt-minh, les 16 et 17 juin à Cau-Giao. « Vietnam-presse » du 19/6 déclare :

- « Proprement habillés, les malades portaient, chacun sur le revers de leur veste, une fiche individuelle sur laquelle étaient inscrits le nom, le n° matricule et le grade du titulaire. La fiche indiquait également de quelle affection il était atteint. Quelques-uns étaient amputés d’un bras ou d’une jambe. La majorité était poitrinaire. Tous marchaient avec une canne.

Avant leur libération, certains militaires viêt-minh ont été questionnés. Le lieutenant Tran Te Nguyên invité à dire s’il recommencerait à se battre, a répondu : « Je n’en ai plus le pouvoir puisqu’il me manque un bras »

Le sous-lieutenant Tran Ouoc Nen, né à Bentre (Sud Vietnam) est questionné à son tour :

- « Sans doute allez vous retourner voir votre famille à Bentre ? »

- « Oh oui, mais je ne suis pas pressé. Mes parents sont morts. Je suis de Bentre, mais partout, je suis chez moi, puisque je suis un Vietnamien qui se bat pour l’indépendance de son pays ».

Le journaliste baodaïste commente : « Leur degré d’intoxication est tel, que leur longue détention (depuis 1950) n’a pu entamer leur conviction première ».

 

23 Juin

Chaleur accablante depuis hier. La bourbouille attaque massivement. Les Vietnamiens des trois compagnies divisionnaires s’étaient engagés au Matériel pour éviter d’être appelés chez Bao-Daï. Mais les résultats de la bataille de Dîen Bîen Phu s’impriment progressivement dans les têtes. Hier matin, cinquante déserteurs dans une seule compagnie.

 

28 Juin

Le colon a tout de même réussi à extorquer les vingt cinq autres billets de mille à la compagnie Cosara.

 

30 Juin

« Si Mendés France fait la paix avant le 20 juillet, il sera un surhomme » écrit un journal de Hanoï

Du moment qu’il y a eu une majorité du parlement qui était, hier, pour Bidault la guerre, c’est que c’est cette majorité qui est décidée à faire la paix. Sinon les USA se mettront de la partie. La Chine aussi. Tout le monde dira à l’armée française : « écartez-vous, les gosses, on va se battre avec de grands moyens ».

 

4 Juillet

Toute la zone sud est abandonnée. Le général Cogny pond une note à ce sujet. Il explique que l’évacuation de Phat-Diem, Ninh-Binh, Nam-Dinh, etc, a été effectuée pour des raisons purement militaires et n’a rien à voir avec la conférence de Genève. Il ajoute qu’il importe avant tout de défendre la voie vitale Hanoï-Haïphong, et met en garde contre l’appréciation erronée selon laquelle ce repli ne serait que la première phase d’une plus grande évacuation.

S’il s’agit de raisons purement militaires, Cogny donne un cruel démenti à tout de qui a été écrit après la chute de Dîen Bîen Phu. Loin d’avoir contribué à la défense du Delta, l’affaire de Dîen Bîen Phu a, au contraire, précipité la « rétraction ».

 

Il est aujourd’hui prouvé que Giap a pris Nam-Dinh en s’emparant de Dîen Bîen Phu. Mais il est évident que des choses ne collent pas dans la note du général. Il ne serait pas difficile de retrouver des textes montrant qu’il est impossible de défendre durablement la route Hanoï-Haïphong, quand on ne tient pas la zone sud.

 

Qui jusqu’a ce jour menaçait la route ? Le régiment 42. Qu’est-ce que ce régiment ? C’est une unité « autonome » parce qu’elle n’a pas de front continu avec les grandes divisions viêt-minh. En conséquence, le régiment 42 ne disposait pas de « moyens lourds » d’attaque. Ce n’est plus le cas. Donc, Cogny ment quand il soutient que le premier repli n’en prépare pas un plus grand.

Mais cette « rétraction » est sans doute liée à des accords secrets. En dehors de petits accrochages, le Viêt-minh n’a rien fait contre des convois interminables qui roulaient parfois à 10 Km/heure.

Pourquoi ces propos de Cogny ? Pour ne pas diminuer la combativité de la troupe, alors que les pourparlers diplomatiques n’ont pas encore pris fin et …qu’on ne sait jamais ?

Pour ne pas mettre les baodaïstes dans le coup ? Le gouvernement français craint moins un soulèvement d’unités de Bao-Daï que de grands coups de gueule des politiciens baodaïstes. L’armée Bao-Daï avait son fief en zone sud dans le Bui-Chu. Elle n’a fait aucune difficulté quand Cogny a dit de préparer les bagages.

Soit dit en passant, elle aurait pu, dans l’abstrait, employer la tactique viêt-minh et « pourrir » à son tour la zone sud. Mais pour cela, il faut avoir la population. C’est donc à Bao-Daï que la cachotterie a été faite. C’était fatal.

Quand on gonfle trop une baudruche en la faisant passer pour un associé, il est fatal que la baudruche devienne gênante à partir du moment où l’on veut faire quelque chose de sérieux. Surtout si, à défaut d’autre chose, la baudruche est douée de parole.

 

9 Juillet

Mon voisin de table invite un brigadier-chef d’un poste de Phulang-Thuang. Le gars avait sauté sur une mine avec son camion et sort à présent de l’hôpital.

Il expose son opinion sur la guerre. Opinion étayée par 12 ans d’infanterie coloniale dont cinq ans ici.

- « Depuis longtemps, on aurait dû brûler tous les villages et tuer tous ceux qui résistent. La guerre serait finie à présent ! »

Dans son coin, il y a un village bouddhiste qu’on bombarde et un village catholique qu’on ménage.

- « C’est une erreur. Je suis aussi catholique qu’un autre, mais ces catholiques vietnamiens ! Laissez-moi rire. En 44-47, ils étaient encore plus acharnés que les bouddhistes contre nous ».

- « Les milices d’autodéfense ? J’en rigole. Dans le village catholique, il y a une milice. On ne leur a pas donné les meilleurs flingues, tu penses. Et bien, il y a quinze jours, les Viets sont venus dans le patelin. Qu’est-ce qu ils ont fauché à la milice ? Les fusils ? Pas du tout. Ils n’ont même pas touché aux fusils. C’est un monde ! Ils ont fait mieux. Ils ont pris les vélos de ces cons ! Qu’est ce que vous dites de ça ? »

 

La conversation s’étend. Le gars ne digère pas qu’un sergent noir puisse commander à un blanc. Il voit dans ce genre de truc la source de tous nos maux. Pourtant, la supériorité de la race blanche n’est pas prouvée par ce type qui réussit à devenir brigadier-chef après douze ans l’armée. Le plus beau de l’histoire, c’est qu’un tas de militaires chevronnés pensent comme lui. « On n’a pas tué assez de monde, ni brûlé assez de villages ». Passons sur la barbarie que cela indique. Après tout, le gouvernement met les militaires sur la voie. Mais ça indique surtout l’optique fausse qui est liée au métier militaire :

- « Ah, si Louis XVI avait fait charger le « Royal Allemand » au bon moment ! »

- « Ah, si Roosevelt avait donné 500 chars au lieu de 200 à Chang Kay Chek ! »

Sur cette voie, il serait peut-être prudent de brûler à titre préventif les villages de Tunisie, du Maroc, etc. Certains vieux nazis chevronnés tireraient sans doute les oreilles des jeunes ambitieux, en leur disant : « ça n’est pas si simple mon gars. C’est exactement la tactique qu’on a employée en Russie. Et ça n’a pas payé ! »

 

11 Juillet

Le chef de la section armement est proposé pour la croix de guerre : « Pour avoir, par un labeur constant, assuré les parachutages en faveur de Dîen Bîen Phu. »

Dans la période présente, il importe que toute proposition comporte le nom de Dîen Bîen Phu. C’est le mot clef. Les types de l’atelier d’armement de la 11ème CMRM qui ont préparé tous les parachutages ne savent s’ils doivent éclater de rage ou de rire.

Hier soir, diffusion de tracts viêt-minh dans l’enceinte de la citadelle. Tracts avec le portrait de Ho Chi Minh appelant les soldats vietnamiens à déserter.

 

13 Juillet

Le colonel Vanuxem vient pour la énième fois à la Cie pour savoir si son camion-roulotte-camping est terminé. Le colonel est difficile. Sa pin-up de lieutenant l’est encore plus !

Monsieur et madame passent l’inspection, accompagnés par le capitaine de la 11éme et par le directeur adjoint.

La teinte de la roulotte ne plait pas à madame. Faudra repeindre en plus clair l’intérieur de la turne. Le désir transformé en ordre, descend jusqu’au margis-chef chargé des travaux.

- « Et puis, il y a aussi ceci qui ne va pas ! » etc. On se croirait au salon de l’automobile.

J’avais déjà lu quelques articles célébrant les vertus militaires de ce colonel. La petite histoire des grands hommes présente aussi son intérêt.

 

14 Juillet

La revue était assez impressionnante. Il faut « sauver la face » en Asie, scrogneugneu ! Le public vietnamien souriait béatement. Il se disait peut-être : « Ho Chi Minh est drôlement costaud ! »

Une fois de plus, j’ai réussi à ne figurer que dans les spectateurs. (Voir film 8mm du rédacteur)

 

19 Juillet

Ce matin, les magasins étaient fermés en signe de protestation contre un éventuel « cessez le feu » et la division du Vietnam. Il faut dire que c’est la police qui a fait fermer les boutiques et battu le rappel des employés de mairie pour la « grande réunion ».

Mon libraire me conte cela : A peine 2000 personnes, sur lesquelles, 300 « activistes ». C’est maigre pour une ville comme Hanoï et pour une réunion organisée par les autorités baodaïstes !

La semaine dernière, ce libraire n’était pas d’accord avec mon opinion selon laquelle le Viêt-minh accepterait un partage provisoire du pays. Aujourd’hui il est d’accord, qu’est-ce qui a bien pu le rallier à mon opinion ?

Il y a « Hypothèse 3 » : alerte sérieuse ! Pas à cause du Viêt-minh, mais de troubles possibles organisés par les baodaïstes. A force de gonfler la baudruche, le commandement français a fini par y croire un peu.

J’ai réussi à sortir malgré « l’hypo » Tout était bien calme. La population se fout des rancœurs de l’Empereur.

 

Virée route de Hadong. Il y a des nouvelles filles :

- « D’où es-tu ? »

- « Nam Dinh. »

- « Et toi ? »

- « Thai-Binh. »

- « Pourquoi parties ? »

- « Viêt-minh n’aime pas femmes bordel ».

Retour sous une pluie torrentielle. Abri dans une misérable paillote. Sur vingt cinq mètres carrés, trois familles vivent, séparées par des cloisons de serpillière. Une vingtaine de personnes au total. J’offre des cigarettes. On me donne une place sur un coin de lit.

Un vieux dit : « Viêt-minh venir bientôt. Beaucoup méchant ». Il a l’air de raconter cela pour me tâter. Il n’y a qu’à regarder cette masure pour savoir à quel point les habitants doivent se passionner pour la défense du « Monde libre ».

Je réponds au vieux que je ne crois pas à ses histoires sur les « méchants Viêt-minh » Il traduit cela à sa famille qui se met à rire avec ensemble.

Le vieux demande si la guerre sera bientôt finie ?

-« Je n’en sais rien, mais j’espère. »

La pluie a cessé. Je laisse mon paquet de cigarettes et je salue tout le monde poliment.

 

Une partie des catholiques se lamente parce que l’Eglise avait perdu la classe ouvrière. Mais elle fait aussi le nécessaire pour perdre les peuples « coloniaux. »

J’ai sous les yeux, un texte adressé aux soldats noirs :

« Chers soldats noirs. Vous faites ici une guerre juste, et vous la faites bien ! »

Que peut penser le catholique qui se trouve dans les rangs du Viêt-minh ?

Voici un autre texte où il est bien sur, question du « péché » mais où le racisme se mêle à la pureté :

Un aumônier dit à un militaire : « Liquide ta congaïe et viens te confesser ». Pas un instant il ne vient à l’esprit de l’aumônier qu’un « blanc » puisse aimer tendrement une « congaïe ». Et ce genre de texte, on peut en trouver des dizaines.

 

20 Juillet

Le colonel Ferrer, directeur du matériel, fait un petit scandale parce qu’il n’y a pas de papier hygiénique dans ses w-c. Il ne veut pas en acheter. Le service des achats n’a qu’à se débrouiller. Et vite ! Pauvre France !

A l’heure où le monde entier a les yeux fixés sur le nord Vietnam, au cœur de ce drame gigantesque, un colonel de l’armée française râle parce qu’il est menacé de devoir se torcher avec du papier ordinaire !

A la même heure, la 11ème CMRM fabrique des boules de laiton, genre poignées de tramway, pour suspendre aux stores de la chambre du colon : « Il faut que ça tombe bien ! »

Le père Mendés-France regrette « le manque de confiance qui pèse sur les négociations ». Il devait dire cela en riant dans le micro. Question « confiance », il se pose un peu là !

Il n’hésite pas à violer la « neutralité » de l’Inde, en faisant atterrir à Calcutta des avions pleins de militaires chargés de renforcer le corps expéditionnaire. Certes, ces militaires sont en civil et munis d’un passeport de fonctionnaire ou marchand de cocottes-minute. Mais les Indiens, qui ne sont pas plus bêtes que d’autres, pourraient dire au vertueux Mendés-France : « Expliquez-nous pourquoi vos innocents fonctionnaires rectifient la position, quand, à l’arrivée de 1’avion, un plaisantin se met à crier : « Garde à vous ! »

 

22 Juillet

L’armée Bao-Daï continue à fondre au soleil des événements. La police ne prend même plus la peine de rechercher les déserteurs. Le Viêt-minh a libéré et renvoyé dans leurs villages 1500 prisonniers baodaïstes. Le coup est fort et va accélérer les désertions.

Ayant lu dans « Vietnam presse » qu’un comité de vigilance s’est créé à Hanoï pour défendre la ville contre le Viêt-minh, et que la création de ce comité a été « accueillie avec enthousiasme par la population », je demande à un ouvrier de la compagnie ce qu’il en pense : « Toi, fou la tête ! » Il a cru que je voulais rire.

En fait, les relations entre militaires français et ouvriers vietnamiens, ont toujours été telles ici, qu’il n’était pas possible à un ouvrier d’afficher ses sympathies pro Viêt-minh. Par contre, il a toujours été admis que Bao-Daï n’était qu’un fumiste. Sans connaître le français, chaque ouvrier vietnamien connaît l’expression « Empereur de boite de nuit ».

Plus souvent qu’on ne pourrait l’imaginer, j’ai assisté à la petite scène suivante :

Un militaire français, soldat ou sous-off et quelques ouvriers vietnamiens. Le Français parle :

- « Il se fout bien de votre gueule, votre Bao-Daï. Lui est en France avec de belles poules. Au moins, Ho Chi Minh est toujours avec ses bonhommes dans la brousse ».

Un ouvrier vietnamien commente :

- « Bao-Daï beaucoup salaud » en crachant par terre. Le Français reprend : « Toi au moins, t’as compris. Bon, c’est pas tout ça. Allez ! Au boulot. Ah les scélérats, on n’aura jamais fini pour midi !»

Il arrive qu’un ouvrier invite un soldat à dîner chez lui. Ce n’est pas simple de vouloir donner un tableau réel d’une compagnie du matériel en Indochine. Il y a le meilleur et le pire. Je ne voudrais pas oublier que le capitaine Rio, commandant la 11ème CMRM, a parfois collé dix jours de prison à un soldat qui avait brutalisé un PIM !

 

24 Juillet

Pendant la sieste, je vais voir Tiloan (dite Marie). Elle est assise avec trois copines dans le couloir, elles font une petite dînette : un petit morceau de viande, deux feuilles de salade et des cacahuètes. Je lui dis que je ne viens pas pour l’amour mais pour lire un peu en paix, loin des militaires. Je lève un rideau et m’installe sur un bat-flanc. Du bruit; j’entrouvre le rideau. Un bonze au crâne rasé est entré. Il bénit les quatre filles, relève le rideau, me bénit et continue son chemin.

C’est tout de même autre chose que les pères la pudeur de l’église catholique. Le MDL - chef vietnamien qui faisait le vaguemestre pour la direction du matériel baodaïste - vient de déserter.

Cette disparition est symbolique car le gars semblait se foutre de tout. On lui demandait parfois, pour rire : « Pour qui es-tu ? Pour Bao-Daï ou pour Ho Chi Minh ? » Il répondait : « Pour les piastres ! ». Or, il se barre avant le jour de paie ! La compagnie fait plutôt vide.

 

Au Nord-Vietnam, on ne peut plus imaginer une reprise des hostilités. Tous les déserteurs n’étaient pas des troupes de choc, mais remplissaient cependant des tâches indispensables : gardes voies, mécaniciens, chauffeurs.

Un employé de la Dirmat me dit : « Il y aura des élections, et les nationalistes compteront 90 % des voix ! »

Comme j’exprime ma surprise, il me fait comprendre qu’il parle du Viêt-minh. On passe son temps à se tromper avec les mots. A force de voir opposer, dans la presse, le Vietnam au Viêt-minh, on s’habitue à des interprétations idiotes. Les Vietnamiens ne disent pas « le Vietnam national » en parlant du parti de Bao-Daï C’est du Viêt-minh qu’il s’agit. Des tonnes de journaux ne peuvent empêcher cela.

 

27 Juillet

Ce matin, à 8 heures, « Cessez le feu » dans le Nord-Vietnam. Des colonnes interminables de camions roulent vers Haïphong.

Selon la souris de Gilbert, le tarif des dames de Haïphong est tombé jusqu’à quinze piastres. La concurrence doit être grande. Le nouveau capitaine de la section « administration » dit « qu’il paraît » qu’à Nam-Dinh, les Viets ont coupé des têtes de filles publiques. Un Vietnamien qui a reçu des nouvelles de là-bas me dit que c’est faux. Les prostituées ont été rassemblées dans un camp de rééducation.

 

Le commandement tient à ce qu’il y ait beaucoup de départs, d’où la raison des fausses rumeurs. Je n’en vois pas le profond intérêt propagandiste. Même s’il y avait un exode massif, on ne pourrait s’empêcher de se demander comment il se fait qu’avec tant d’alliés, l’armée française piétinait dans le Delta. De là à déduire que tous ces « alliés » avaient bénéficié d’avantages divers, il n’y a qu’un pas. Et puis, il n’y a pas eu 80 ans de présence française et 8 ans de guerre acharnée, sans que ça laisse, dans un tas de villages, quelques haines bien solides.

 

Notre dessinateur explique qu’il ne peut partir. Il gagne 1700 piastres. Il est marié et a deux enfants. Ici, ses parents l’aident, mais s’il part, il devra nourrir sa famille avec cette somme. Pas moyen.

Pour bien apprécier ce salaire, il faut savoir que pas mal de gars dépensent cette somme et plus, tous les mois au foyer de la compagnie.

Les boyesses de la Dirmat ne partent pas. Mouï m’explique qu’elle essaiera de devenir infirmière quand le Viêt-minh gouvernera la ville. Elle sera habillée en blanc quand tous les autres coolies sont en noir. Cette pensée la fait sourire.

 

01 Août

Le caporal-chef Son a disparu avec la « Traction » du colonel. Il y cinq jours, je le taquinais en disant du mal de Bao-Daï Il s’était fâché et je m’étais dit : « Tiens, un Baodaïste » Je réalise maintenant qu’il a cru que je le provoquais. On reconstitue son opération.

Vers minuit, il s’est rendu dans la chambre du chauffeur du colon et a pris la carte de circulation permanente. Puis il a dû s’assurer du plein d’essence. Il a négligé son fusil qui est encore dans la chambre. Naturellement il a pris une bagnole à peu près neuve. Le numéro est enregistré sur le cahier de poste de la porte nord. Sortie à minuit et demi. La sentinelle n’a pas été étonnée. Il n’est pas rare que des tractions partent après minuit pour chercher des « huiles » à un cercle.

Il y a une petite querelle entre soldats. J’entends : « Forcément il y en a ici qui soutiennent les Viets ! ». Je demande de qui on parle à un brigadier breton qui loge dans la même chambre que Son. Il me dit : « C’est de moi. Parfois, Son me prêtait du fric. Parfois, je lui en prêtais. Mon portefeuille contenant 4000 piastres était sur une caisse entre les deux lits. Son aurait pu le prendre puis qu’on a toutes chances de ne plus se revoir. Il ne l’a pas touché. J’ai donc dit que Son est un gars très honnête. On m’a répondu : « Non, c’est un voleur. Il a pris la bagnole. » J’ai répliqué que je me foutais totalement de l’auto. Et voilà ! »

Chose étonnante, le colon ne pique pas une crise comme les jours où il n’y a pas d’eau pour sa douche.

 

Le bureau de la guerre psychologique en mit un bon coup. On « mytha à droite », on « mytha à gauche », on détruisit les mythes adverses au napalm, on fit naître « l’espoir et l’intérêt » par des appels tels que le suivant :

« Vous avez été maintes fois avertis des conséquences fâcheuses qui pourraient résulter de votre passivité criminelle à l’égard du Viêt-minh. Vous n’avez tenu aucun compte de nos avertissements. Votre village va être rasé par l’artillerie et l’aviation. Un délai de trois heures vous est accordé pour venir vous placer sous la protection des troupes franco-vietnamiennes et éviter de mourir écrasés sous les décombres de votre village » Signé « Le haut commandement franco vietnamien »

Tracts lancés le 25 juin 1954, sur des villages du Delta, cité dans l’officiel « Vietnam Presse » du 27 juin.

 

En plein dans la fabrication des mythes, on alla jusqu’à mettre la figure rebondie de Bao-Daï sur les billets de banque, telle une promesse d’avenir aux joues creuses du «nyaque». Et, comme dit Robert Lamoureux, au bout de huit ans, le canard était encore vivant.

Forcément, dit alors le colonel Leroy, l’astuce et les mots ne sont pas tout. Il nous faudrait des spécialistes de la propagande, de vrais Viêt-minh, d’authentiques Viêt-minh. On en chercha.

Hier, ce « Viêt » s’adressait aux paysans de la rizière. Il avait un élan, une persuasion, un dynamisme. C’était quelque chose d’ahurissant. Nos généraux ne faisaient pas très attention aux propos du gars. D’ailleurs, ça n’avait pas d’importance « puisqu’il n’est pas indispensable de chercher à convaincre les gens avec des raisonnements ». Comme le type était acclamé nos généraux en déduisirent qu’ils étaient tombés sur un spécialiste de la « création des mythes ». Ils se dirent : « Voila le gars qu’il nous faut ! »

Par l’argent, les honneurs ou les femmes, ils réussirent à avoir quelques « spécialistes ». Ils sont là, à Hanoï, Haïphong ou ailleurs. Ils ne valent plus rien du tout. C’en est écœurant. Aux cotés des «nyaque»s, ils reflétaient dans leurs discours les aspirations de la paysannerie. A présent, plus de reflet. C’est terne. Les « ralliés » ne savent plus que dire. Ou plutôt, si ! Ils expliquent que le gouvernement Bao-Daï est une bonne chose. Aucun paysan ne les écoute.

Nos généraux sont très contrariés. Ils n’ont pas compris le coup du « reflet ». Ils croient seulement qu’ils ne sont pas tombés sur les vrais « spécialistes du mythe ». Ils cherchent.

 

10 Août

Discussion avec deux Vietnamiens parlant assez bien le français. Ils restent à Hanoï, mais espèrent bien ne pas voir les Chinois. L’un dit

- « Un Chinois vient vendre des cacahuètes ici; dix ans après c’est un riche commerçant ! ».

Je lui réponds que je connais par cœur ce genre d’histoire mais qu’il devrait parler aussi de tous les Chinois qui dix ans après, n’ont même plus de cacahuètes et sont tout simplement coolies. Ceux-là ne l’intéressent pas.

L’autre Vietnamien a des arguments plus solides :

- « Les Français apportaient beaucoup d’inconvénients mais aussi des produits de la technique moderne. En tous cas ils n’étaient pas nombreux et le paysan n’était donc pas trop tracassé par eux. Au contraire, quand le Chinois vient ici, il en vient des masses comme les sauterelles qui prennent tout et n’apportent rien ».

 

Ce Vietnamien a gardé très mauvais souvenir de la présence en 1945 d’une armée de Tchang Kaï-Chek. Mais si, entre ce genre d’armée et celle de Mao, il y a autant de différence qu’entre l’armée Viêt-minh et celle de Bao-Daï, alors, on ne peut que se tromper en insistant sur les points communs de la nationalité et de la langue.

Pour comprendre cet épisode et la réaction des deux Vietnamiens, il faut peut-être faire un peu d’histoire :

 

Retour historique

Dans les années 30, existaient au Vietnam un assez petit parti communiste et un assez puissant parti nationaliste le Viet-Nam-Quoc-Dan-Dang. (VNQDD : Parti du peuple du Vietnam) prônant l’union de toutes les couches sociales contre l’occupant. Ce parti était soutenu par le Kuomintang de Tchang Kaï-Chek.

Il fut l’instigateur du soulèvement de Yen Bal en 1930 et d’actions diverses dans le Delta tonkinois. A la suite de ces actions, beaucoup de leaders furent arrêtés et déportés au sinistre bagne de Poulo-Condor. La guillotine fit aussi partie de ces produits d’industrie introduits par la France au Vietnam. A l’époque André Malraux écrivait : « Un indochinois honnête ne peut être que révolutionnaire ».

Le VNQDD tomba en décadence, non du seul fait de la répression, mais parce que, dans la même période, Tchang Kaï-Chek rompit avec Moscou et massacra les communistes chinois à Canton et autres lieux. Cela eut pour conséquence un clivage dans le VNQDD qui perdit beaucoup de ses militants de base au profit du parti communiste.

 

Quand la guerre fit rage en Chine et quand les Japonais occupèrent l’Indochine, le VNQDD créa un Front Unique. Hô-Chi-Minh qui avait dû fuir en Chine, fut emprisonné plusieurs mois et ne fut libéré qu’après avoir promis de faire adhérer le PC au Front, patronné par le Kuomintang de Tchang Kaï-chek.

Pendant les années de lutte contre l’occupant japonais, les communistes vietnamiens prirent une part prépondérante. Giap organisa les centres de résistance de Cao-Bang, Thaï Nguyen, Tuyen-Quang, etc.

 

Aussi, le 15 août 1945, à la chute du Japon, le Viêt-minh prit le pouvoir.

Cependant, avec l’accord de Truman une puissante armée chinoise pénétra au Tonkin « pour désarmer les Japonais ». Derrière cette armée, les émigrés du VNQDD rentrèrent au pays. Sous la pression chinoise, le président Ho Chi Minh dût traiter avec le VNQDD qui s’empara de plusieurs régions : Vie-Tri, Phu-To, etc. Cela n’empêcha pas le Viêt-minh de s’assurer une majorité écrasante à l’assemblée nationale.

 

HôChi-Minh dût manœuvrer tendant toute cette période et confier plusieurs portefeuilles ministériels au VNQDD, mais d’autre part, il traitait avec les Français le 6 mars 46. Son but était clair : obtenir le retrait de l’armée chinoise même au prix d’une relative occupation française. Peut-être crut-il aux illusions du PCF concernant la prise du pouvoir en France par la voie parlementaire, et le retrait ultérieur de l’armée française ?

Plus simplement il dut songer qu’un occupant venant de loin serait plus facile à combattre qu’un occupant trop voisin.

Quoi qu’il en soit, le VNQDD protesta violemment contre les accords de Fontainebleau et accentua sa propagande contre le communisme et contre les Français. Le leader VNQDD, Truong-Tu-Anh organisa les assassinats de Français demeurés au Vietnam.

 

A la fin de l’année 1946, sous la pression des trois grands, l’armée de Tchang Kaï-Chek évacua le Tonkin en emportant, comme me le racontaient mes interlocuteurs vietnamiens, « non seulement les vitres, mais les fenêtres ». Le VNQDD s’effondra. Ses dernières troupes rentrèrent en Chine le 12 novembre 46.

 

Le gouvernement Viêt-minh gouvernait sans partage... à ce détail prés que les Français étaient à Saïgon et débarquèrent avec son accord à Haïphong. Pendant une période, le représentant français à Hanoï avait une garde d’honneur composée de soldats français et Viêt-minh. La suite est assez connue. Le mariage de l’eau et du feu était difficile. Utilisant le prétexte d’incidents, la marine française bombarda les quartiers populaires d’Haïphong et tua 6 000 personnes. L’ex moine et amiral Thierry d’Argenlieu joua un rôle sinistre dans cette affaire. Les incidents se multiplièrent. Chaque parti rejeta la responsabilité sur l’autre. Ce qui est plus que certain et reconnu, c’est que les officiels français étaient persuadés qu’ils n’avaient qu’à bouger le petit doigt pour que le Viêt-minh s’effondre. Depuis un siècle, il était clamé que « L’Annamite n’est pas un soldat ! ». Ce qu’il a dû endurer, pour qu’en 1954, un général français écrive que « l’infanterie Viêt-minh est à ce jour la première du monde ».

 

Notons qu’il n’y avait pas, officiellement, un seul colonialiste dans le gouvernement français. Trois partis gouvernaient. L’un se réclamait de Jésus-Christ, l’autre de Jaurès et le troisième de Lénine.

 

Au début, les événements semblèrent donner raison aux jusqu’au-boutistes français. Assez vite l’armée occupa tout le Delta, Hanoï et même les postes sur la frontière chinoise (Cao-Bang, etc.). Mais le Viêt-minh se reprit et s’instruisit patiemment dans l’art de la guerre. En 1949, Chang-Kai-Chek s’effondra et s’enfuit à Formose. L’armée rouge chinoise arriva aux frontières du Tonkin. Les leaders du VNQDD durent aussi quitter la Chine et revenir au pays. Eux qui avaient tant pesté contre les accords de Fontainebleau et organisé des assassinats de Français, s’empressèrent de se rallier au camp français. Preuve que l’intérêt de classe l’emporte toujours.

Il existait aussi un petit parti, le Daï-viet, nationaliste très à droite qui vit ses beaux jours sous l’occupation japonaise. Plus tard, bien entendu, il s’appuya sur Chang-Kai-Chek. Aujourd’hui, ce qui reste de ce parti, soutient Bao-Daï et prône la plus grande fermeté à l’égard du Viêt-minh.

 

Notons pour terminer que les dirigeants du Viêt-minh ne se contentèrent pas de frapper à droite. Ils frappèrent aussi à gauche. Les staliniens massacrèrent systématiquement les militants trotskystes surtout implantés à Saïgon. Le camarade Ta-Thu-Thau qui fut assassiné, avait été conseiller municipal de Saïgon.

Quand Ho Chi Minh vint en France, il répondit aux questions des travailleurs vietnamiens déportés dans ce pays depuis 1939 : « Ta-Thu-Thau était un grand révolutionnaire. Je ne sais ce qu’il est devenu ». Peut-être était-il sincère. La Guépéou n’avertit pas toujours les dirigeants communistes des actions qu’il médite. Cependant, une note (déjà citée) du Général Allessandri, BMR, janvier 1951 indiquait :

 

« L’attitude officiellement réservée des autorités communistes chinoises et, jusqu’ici, leur observation des règles du droit international, a du provoquer une certaine désillusion chez le « Viêt-minh moyen » et peut-être même chez les dirigeants non habitués à toutes les subtilités et manœuvres du Kominform. ... Dans un autre domaine, des mesures d’aide ont été prises en faveur des travailleurs annamites retour de France. Une certaine méfiance les entoure cependant, certains d’entre eux étant soupçonnés d’être des agents français ou des adhérents de la 4e Internationale ».

 

11 août

Au restaurant, un sergent raconte sa petite surprise de la veille. Appartenant à un poste prés de Hanoï, il voit s’amener cinq types au crâne bien rasé. Il se dit : « Voila des soldats viets. Est-ce que par hasard ils se rallieraient ? »

Ce n’était pas ça. Les types exhibent une permission de leur commandant d’unité pour se rendre à Hanoï. Le sergent téléphone aux autorités supérieures pour avoir la solution de ce cas imprévu. On lui répond de renvoyer les soldats Viêt-minh en leur expliquant qu’il faut attendre encore un peu pour les permissions à Hanoï. Mais le sergent suppose que tous les soldats viets qui veulent aller à Hanoï ne se présentent pas nécessairement à un poste.

 

29 août

Passé la nuit avec Tiloan. Jolie chambre avec ventilateur au plafond et pas de moustiques. Au rez-de-chaussée malheureusement, et jusqu’à deux heures du matin, coups de sonnette prolongés et coups de poing dans la porte de l’hôtel par des gars qui arrivaient un peu tard.

Dans la nuit, en bavardant, j’ai demandé à Tiloan qui avait été son premier homme.

Elle habitait dans un village du Thai-Binh. Elle avait seize ans et demi. Quand les troupes de l’Union Française sont venues, toutes les femmes ont été violées. C’est ainsi que son premier homme fut un Marocain. Dans cette affaire, un autre soldat perdit la vie. Il violait une femme qui était « beaucoup viêt-minh ». Cette femme avait caché une grenade. Elle se fit sauter et le Marocain avec.

Après cela « Papa et maman tués. Tiloan toute seule ». Elle alla à Nam-Dinh et « fit putain ». Elle parle sans élever la voix une seule fois, comme si elle était blasée de tout.

A Nam-Dinh, elle connut quelques mois un soldat français « gentil ». Puis il partit. Lors de l’évacuation de la zone sud, elle est partie aussi parce que les « Viêt-minh pas contents pour femmes français ».

Maintenant, elle ne sait pas ce qu’elle va faire. Elle a pleuré seulement en parlant d’un petit garçon qu’elle a eu et qui est mort à l’âge d’un mois. Et voici la petite Tiloan qui fut violée par un Marocain et qui craint maintenant que le Viêt-minh lui reproche d’avoir fait putain.

Je lui ai dit qu’il faudrait qu’elle cherche du travail ici et, surtout qu’elle ne parte pas pour Saïgon où elle resterait putain toute sa vie. Elle a répondu un tas de choses que je n’ai compris qu’en partie. C’est dur la vie de «nyaque» et c’est plus dur encore de redevenir «nyaque» quand on a fait putain.

Ce serait trop simple si le Marocain qui entra dans son village, n’avait fait que la violer. Il a déclenché un tas d’autres choses dans l’équilibre moral de Tiloan. Elle ne comprend plus rien à ce qui se passe, et dans les meilleurs moments elle se dégoûte. Je réalise que ça ne rime pas à grand chose de lui dire de chercher du travail. Elle fait putain maintenant. Pourtant elle a une autre étoffe. Je suis resté longtemps éveillé en fumant. Tiloan dormait. Elle est vraiment très jolie.

Je pensais à un tas de choses. Aux propos enthousiastes de Gilbert sur la douceur de la peau des Vietnamiennes. C’est vrai. Je pensais aussi à l’occupation du village de Tiloan.

A certains moments je sentais un désir de meurtre. Pas à l’égard du Marocain, mais à l’égard d’autres gens, de l’honorable monsieur Bidault, du dégueulasse monsieur Bidault.

 

Septembre

Départ de Hanoï en Dakota. On nous a fait acheter une tenue civile. Arrivés à Saïgon, on nous dit qu’il faut aller recevoir une tenue militaire car le commandement veut nous utiliser pendant les jours que nous devons passer ici. Quelques copains et moi sommes bien décidés à rester en civil. Tous les matins, en rang, derrière les uniformes, nous écoutons les noms de ceux qui doivent s’envoler. Ensuite viennent les noms de ceux qui sont priés instamment d’aller chercher un uniforme.

 

Je vois des gars libérés après la chute de Dîen Bîen Phu et je cherche quelqu’un qui a entendu parler du capitaine Adrien Tarrago qui était cité dans un bulletin de Hanoï (condamné à mort pour désertion et trahison)

J’apprends enfin que le capitaine Adrien Tarrago commandait à Dîen Bîen Phu une compagnie de tirailleurs algériens et qu’il est passe au Viêt-minh avec son unité.

 

Un soir, on parle d’une autre sorte d’homme, l’adjudant-chef Vandenberghe qui commandait au Tonkin, dans les années 50, une unité formée de Vietnamiens et qui allait semer la terreur dans la zone viêt-minh. J’avais déjà lu un article sur lui dans « Tropiques » revue des troupes coloniales de février 54. L’auteur de l’article, un certain lieutenant Picard, faisait l’éloge de ce Vandenberghe avec diverses réserves qui donnaient à penser.

-« Ses partisans ? Voici Minh qui s’est échappé d’une prison rebelle où il avait été enfermé pour manque de scrupules... Il n’avait pas son égal pour poignarder les sentinelles. »

-« Plus d’un grand patron doit, au moins en paroles désavouer son principe « nécessité fait loi. »

-« Le rôle du commandement n’est pas une sinécure avec les hommes de Vandenberghe et, nombreux sont les différents à régler à l’amiable avec le chef de province. »

-« Sans qu’il soit illettré, il constelle ses rapports de fautes d’orthographe. »

-« Féodal, brutal, il s’apparente aux chefs du moyen-âge. »

Que cachent tous ces propos prudents ?

Un sous-off qui est à son deuxième séjour put nous en parler plus concrètement. Vandenberghe ayant fait huit ou dix prisonniers, offrit la vie sauve à celui qui tuerait tous ses camarades. Ainsi, il s’attachait un homme haï par tous les Vietnamiens. Vandenberghe périt en janvier 52 par les bons soins de sa maîtresse vietnamienne.

 

Retour

Enfin le DC 6 Saïgon Calcutta; Calcutta Karachi; Karachi Beyrouth ; Beyrouth-Paris. Le retour est trop rapide. J’ai l’impression qu’il fait froid, mais on me dit que ce fut un bel été.

Passage chez les militaires, où l’on écrit à l’encre rouge que le maréchal des logis Calvès ne désire pas rengager.

Visite à Pierre Frank, qui m’apprend que le camarade vietnamien est bien venu au Tonkin, mais qu’il a retrouvé à Haïduong sa femme qui était cadre viêt-minh et qui l’a fait passer en zone libre immédiatement. C’est aussi simple que cela. Ce qui m’agace un peu, c’est que Frank semble se foutre totalement de tout cela. Il a naturellement d’autres soucis. Nous nous quittons assez froidement.

Je regagne la Bretagne après avoir vu des copains vietnamiens.

Peu après, Tiloan m’écrit une petite lettre de Haïphong. Je réponds aussitôt. Plus de nouvelles. Elle a dû partir pour Saïgon

Me voici dans le sud Finistère. En mon absence, ma femme a connu un autre gars. C’était dans l’ordre des choses. Nous ne nous étions jamais juré fidélité éternelle. Mais elle aime toujours ce citoyen et nous devons envisager le divorce. Je m’habitue doucement à cette idée. Doucement, parce que nous avons un fils âgé maintenant de cinq ans, et je me découvre plus conservateur que je ne l’aurais imaginé. Mais il est vrai que ce fils a vécu beaucoup plus longtemps avec sa mère qu’avec moi.

Je le ballade parfois sur une vieille et petite moto. Quand nous tombons en panne, il me déclare sans malice que la moto du copain de maman marche mieux que la mienne.

 

Novembre

J’occupe la chambre d’amis et je passe là temps à classer toutes les notes prises au Vietnam. En novembre, je vais camper avec le camarade Jean Leroux. Nous plantons la tente à la pointe du raz. Une petite tempête se lève, et dès la première nuit, notre tente se déchire en plusieurs morceaux. Nous finissons la semaine à l’hôtel.

Et il est vrai que, vue d’une chambre d’hôtel, une tempête sur la pointe du raz est assez agréable.

Jean me suggère de préparer un examen d’infirmier, mais je sens que je n’aurais pas la vocation. Je vais partir à Paris.

 

Du point de vue de la loi bourgeoise, j’étais dans mon tort à la fin de mon premier mariage. Cette fois, je suis dans mon droit, toujours du point de vue de cette même loi.

Cependant, ça ne me gêne pas d’accepter tous les torts si cela peut aider une institutrice de Bretagne. Ma femme souhaite d’ailleurs aller vivre dans la région parisienne. Mais elle ne peut obtenir ce changement que si son mari travaille lui-même à Paris. Je n’ai aucune raison de la contrarier et aussitôt que j’aurai un boulot, je demanderai sa mutation avant que notre divorce soit prononcé.

Il y a tout de même un point sur lequel je voudrais des précisions. Je veux bien endosser des torts, mais ne pas perdre ce qu’on nomme des « droits » sur mon fils.

Ma femme étant arrivée à Paris, un copain nous indique un avocat « sympa et de gauche » qui peut nous tuyauter.

Nous rendons visite à ce brave homme qui en une phrase me rassure. Du moment que je ne suis pas alcoolique ou criminel, je garde mes « droits ». Je commets l’erreur de lui demander si je lui dois quelque chose. La réponse jaillit : « Trois mille francs ! ».

Avant de demander l’heure à quelqu’un, assurez-vous qu’il ne s’agit pas d’un avocat même « sympa, et de gauche ».



Adjudant Chef Vandenberghe, 39, 40

Bao-Daï, 5, 6, 13, 14, 20, 23, 24, 26, 27, 32, 33, 35, 36, 37, 38

Béritz, 17

Bihi, 27

Billaud, 24

Breffort, 11

Calvès André, 11, 40

Capitaine Clerc, 8

Capitaine Masson, 6

Capitaine Tarrago, 39

Capitaine Thévenet, 24

Colonel Ferrer, 26, 28, 35

Colonel Moissenet, 11, 16

Colonel Némo, 13

Colonel Pascal, 11, 26

Commandant Pelouze, 3,11,13,15,21

Couté Gaston, 19

Dien Bien Phu, 17, 18, 23, 24, 25, 26, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 39

Etchoumayen, 11

Fillet, 18, 19, 28

Frank Pierre, 1, 40

Gambiez, 3, 24

Garridel, 8

Général Allessandri, 7, 38

Général Chennault, 24

Général Cogny, 11, 16, 32, 33

Général de Linarés, 16

Général Giap, 21, 29, 30, 31, 33, 37

Général Navarre, 18, 21, 25

Goubet, 9, 12, 13

Ho Chi Minh, 7, 16, 20, 24, 34, 35, 37, 38

Laniel, 9, 23

Laval, 7

Le Huu Tu, 7

Letourneau, 25

Lieutenant Frey, 6

Lieutenant Lamache, 11

Lieutenant Merlet, 16

Lieutenant Tran Te Nguyên, 32

Lieutenant Villard, 12, 13

Malraux André, 13, 37

Manquenouille, 15

Marthe Richard, 1, 24

Mazerette, 18

Mendés-France, 35

Minh, 40

Moël, 18

Mouï, 21, 28, 36

Mulet, 8

Nguyen Huu Tri, 13

Nguyen van Tao, 7

Ouri, 10

Pagniez Yvonne, 23

Ronet, 1

Saïgon, 2, 6, 16, 19, 20, 28, 31, 32, 38, 39, 40

Sous lieutenant Tran Ouoc Nen, 32

Staline, 7, 8

Ta Thu Thau, 7

Tchang Kaï-Chek, 37, 38

Tiloan, 35, 39, 40

Truman, 38


 



[1] Dirigeant du Parti Communiste Internationaliste

[2] Probablement Georges Boudarel (note du claviste)